Editoriaux - Musique - People - Radio - Télévision - 1 mai 2018

Rose Laurens est partie : nostalgie des années quatre-vingt ?

La vie est ainsi faite que c’est au moment même où les tubes des années quatre-vingt commençaient malheureusement à revenir à la mode que Rose Laurens nous a quittés, à soixante-cinq ans. En amour, certaines femmes sont celles d’une vie ; en musique, d’autres le sont d’une seule chanson. Rose Laurens, c’était donc « Africa », composée par Jean-Pierre Goussaud, son mari.

L’affaire s’est vendue par wagons entiers. Le succès de telle ou telle scie peut laisser pantois poètes et mélomanes : « Je suis amoureuse d’une terre sauvage. Un sorcier vaudou m’a peint le visage. Son gris-gris me suit au son des tam-tams. Parfum de magie sur ma peau blanche de femme. » Le tout envoyé sur trois accords et demi. Très récemment, Julien Doré et Dick Rivers ont repris la chose à leur manière. Leur version a également de quoi plonger l’auditeur dans des abîmes de perplexité. Canular ? Pari stupide perdu haut la main, avec gage en direct à la télévision ? Toutes les hypothèses sont permises.

Dans « Africa », on peut certes voir une madeleine de Proust. Étant donné l’époque où le bidule fut enregistré (1982), le Raider et ses deux doigts coupe-faim seraient plutôt de mise. En effet, ce n’était pas rien, le son de l’époque. Quatre notes de synthé martelées d’un doigt distrait par des « pianistes », en la circonstance transformés en garçons de bureau au garde-à-vous derrière leurs photocopieuses. Une batterie électronique aux sonorités de Super Mario, le clone de Gérard Jugnot en version jeu vidéo. Une basse très vaguement funky, à la façon Serge Gainsbourg dans ses pires errements de fin de carrière. Et le tout enrobé d’une réverbération aussi dégoulinante qu’un cornet de glace abandonné au soleil. Bref, osera-t-on dire que le son des eighties a bien vieilli, et pas forcément en bien ? Osons.

D’ailleurs, Rose Laurens chassait en bande. Il est, ainsi, fascinant de se replonger dans le Top 50 de l’époque, celle où les maisons de disques engrangèrent des montagnes de pognon en rééditant leurs fonds de catalogues en CD à la hache, tout en produisant à la chaîne des starlettes à l’espérance de vie encore plus courte que dans les décennies précédentes. Qu’on en juge : Jil Caplan, Buzy, Corynne Charby, Elsa, Caroline Grimm, Sabine Paturel, Viktor Lazlo, Guesch Patti, Julie Pietri, Jackie Quartz, Valli. Et encore doit-on en oublier d’encore moins fameuses et on vous fait la grâce de leurs concurrents garçons. Ce n’est plus un hit-parade mais le mausolée du soldat inconnu.

D’autres eurent pourtant droit à des carrières allant plus loin que le simple 45 tours d’alors, ignorant sans doute l’adage voulant que les meilleures plaisanteries soient généralement les plus courtes : Jeanne Mas, Lio et Stéphanie de Monaco. Deux exceptions, toutefois. Patricia Kaas, mais qui, elle, a toujours fait de la chanson à l’ancienne. Et Mylène Farmer, sorte de réincarnation de Line Renaud en mode gothique pour adolescentes perturbées et amateurs de Folies Bergère.

Il existe néanmoins des nostalgiques de cette ère maudite. C’est le succès des tournées Âge tendre et tête de bois et autres revivals qu’aucune loi sur la décence et les bonnes mœurs n’est encore venue interdire. C’est encore celui du film Stars 80, qui retrace cette équipée de déambulateurs, de calvities en phase terminale et de guêpières craquant aux coutures sous le surpoids. Succès des plus mérités, cela dit ; car chouette film, dans lequel chacun de cette horde d’oubliés s’amuse à jouer son propre rôle, sans se la raconter plus que ça, quoique le bazar se conclue en apothéose au Stade de France.

Finalement, il y a de la tendresse dans toute cette nostalgie, malgré ladite apocalypse musicale. Peut-être parce qu’il y a trente ans, nous avions autant d’années de moins, si mes calculs sont exacts. Rose Laurens, ce n’est donc pas que c’était mieux, juste qu’on était moins vieux ; d’où le petit pincement de cœur ressenti à l’annonce de sa disparition. D’ailleurs, compte tenu de ce qui passe aujourd’hui en radio, cette Rose valait finalement autant, si ce n’est plus, que tant de couineuses contemporaines.

PS : sur la période en question, la lecture de Has Been (Flammarion), autobiographie hautement poilante de Caroline Loeb (« C’est la ouate »), est tout à fait recommandable.

Commentaires fermés sur Rose Laurens est partie : nostalgie des années quatre-vingt ?

À lire aussi

Cinéma : Larguées, le film de filles fait par des filles que les hommes vont (aussi) adorer !

En 2018, un pareil film ferait presque figure d’anomalie. Une comédie pétillante et intell…