Culture - Editoriaux - 22 juin 2018

Boulevard Voltaire en deuil : Jean-Claude Lauret nous a quittés

Jean-Claude Lauret n’est plus, alors qu’il avait été l’un des premiers à rejoindre les fondateurs de Boulevard Voltaire, en tant que chroniqueur littéraire. Plus « voltairien » que lui, en fait, on ne faisait pas, on ne fera sûrement plus. Car Jean-Claude s’intéressait avant tout aux hommes plutôt qu’à leurs idées, n’en ayant d’ailleurs jamais eu la moindre de préconçue et se serait fait tuer pour qu’un idiot puisse venir le contredire.

J’ai connu Jean-Claude en 1984, à National Hebdo, le défunt journal du Front national. Il était venu dans les bagages de Jean Bourdier, ancien directeur adjoint de Minute et autre très cher ami arraché à mon affection, il y a maintenant plusieurs années. Dans ces deux hebdomadaires, ils animaient – déjà – la chronique littéraire. Rien n’échappait à leur sagacité, à leur flair, à leur absence de préjugés. Ils furent ainsi les premiers à parler d’un certain Alexandre Soljenitsyne tout en ne négligeant pas l’émergence d’un Paul-Loup Sulitzer (et de ses « westerns financiers », néologisme par eux formé), repérant au passage les romans d’ADG (de droite) et de Jean-Patrick Manchette (de gauche), mais à eux deux pères de ce que l’on nommerait ensuite le « nouveau polar ». Dans le même esprit de totale ouverture, l’infernal duo joua encore les précurseurs en mettant à l’honneur des Gérard de Villiers, des Pierre Gripari, des Guy des Cars ou des Vladimir Volkoff. Jean et Jean-Claude avaient ainsi deux patries : la leur et le talent des autres, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent.

À National Hebdo, Bourdier et Lauret travaillaient sous l’amicale et tonitruante férule d’un autre disparu, Roland Gaucher, lui aussi ancien de Minute, esprit parfaitement libre, et l’un des fondateurs du Front national. Nous étions jeunes, à l’époque. Ça nous a passé. Ce qui ne passe pas, en revanche, c’est le souvenir de Jean-Claude, asperge dégingandée qui arpentait les trottoirs de la rue de Courcelles, flottant dans un imper fatigué, traînant une serviette hors d’âge, les yeux dans les nuages et la calvitie au vent. On se disait alors : « Pourvu qu’il ne croise pas un bus, il serait foutu de le renverser… »

Jean-Claude, qui fumait comme si sa vie en dépendait, avait des théories sur tout et surtout son contraire, théories parfois fumeuses mais immanquablement pertinentes. Il fallait le suivre, c’était tout. Ce bavard intarissable – discussions jusqu’au bout de la nuit et au fond de la bouteille de whisky – parlait finalement assez peu de lui. On le savait issu d’une famille de la grande bourgeoisie protestante – c’était notre parpaillot à nous, il en faut, dit-on –, il avait été engagé volontaire dans les commandos, durant la guerre d’Algérie, en avait gardé un antimilitarisme certain, une estime jamais démentie pour la grandeur d’âme arabe et une persistante circonspection quant à celle de certains pieds-noirs.

En une époque où « l’ouverture à l’autre » n’est devenue qu’un slogan vide de sens, ce très cher ami avait été d’avant-garde, tel qu’en témoigne la récente vente, salle Drouot, de sa collection de statues africaines. De la Pietà de Michel-Ange aux statues dogon, la filiation était pour lui évidente, puisque participant de la célébration des formes féminines ; de la maternité, surtout.

Aujourd’hui, Jean-Claude Lauret repose au cimetière du Père-Lachaise, au milieu de quelques écrivains, certains oubliés et d’autres non. Lors de la mise en bière – la première fois qu’il ne la prenait pas à la pression –, ses proches ont fait jouer une vieille ritournelle de B.B. King, « I am a bluesman », car Jean-Claude était de la race de ces musiciens qu’il chérissait tant – sa discothèque de blues aurait pu faire pâlir d’envie et de rage un Philippe Manœuvre, ancien directeur de notre confrère Rock & Folk. Au Burkina Faso, là où il allait régulièrement dénicher d’antiques statues de déesses, on l’appelait « Papa Colonel ». Dans nos chères Antilles françaises, on aurait dit un « chabin », blanc à l’extérieur, noir à l’intérieur.

Nous, ses vieux complices, préférerons évoquer la mémoire d’un homme qui était aussi bon à la scène qu’à la ville, aussi foufou côté cour que côté jardin. Un putain de bonhomme qui s’est toujours tenu droit dans un monde où tant de choses s’affaissent.

Cher Jean-Claude, tu nous manques déjà. Mais comme tu disais toujours : « On se reverra ! » Tous ceux qui t’aiment en acceptent l’aimable augure. En attendant, mets du blanc au frais !

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