Tibhirine : 30 ans après, ni hommage officiel ni vérité établie

Des zones d’ombre persistent sur le rôle de l'Algérie dans ce drame, une opacité qui fait obstacle à la Justice.
Le Cimetière de l'abbaye de Tibhirine. Par Ps2613 — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11511328
Le Cimetière de l'abbaye de Tibhirine. Par Ps2613 — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11511328

Le 27 mars 1996 demeure une date profondément inscrite dans notre mémoire nationale. Ce jour-là, il y a exactement trente ans, sept moines du monastère Notre-Dame de l’Atlas à Tibhirine, en Algérie, étaient arrachés à leur vie de prière par un commando armé. Deux mois plus tard, l’annonce de leur mort bouleversait la France, tant leur disparition incarnait la violence d’une guerre en Algérie qui n’épargnait personne, et encore moins les chrétiens demeurés sur place. Trois décennies plus tard, pourtant, cette affaire n’a toujours pas livré toute sa vérité. En effet, des zones d’ombre persistent quant au rôle exact joué par le régime algérien dans le déroulement du drame, une opacité qui continue de faire obstacle à la Justice et au deuil suscité par ce crime terroriste.

Enlèvement et assassinat

Lors de la décennie noire, alors que l’Algérie est ravagée par la confrontation meurtrière entre groupes islamistes armés et forces gouvernementales, le monastère de Tibhirine continue de vivre au rythme de la prière et du travail. Cependant, dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, un commando armé force l’entrée de l’abbaye et surprend la communauté endormie. Deux moines, le père Jean-Pierre Schumacher et le frère Amédée Noto, logés dans un bâtiment à l’écart, échappent alors miraculeusement à la capture. Malheureusement, les assaillants réussissent, dans l’obscurité de la nuit, à enlever les autres religieux : Dom Christian de Chergé, le prieur de la communauté, frère Luc Dochier, un médecin respecté et aimé de tous, le père Christophe Lebreton, le père Célestin Ringeard, le père Michel Fleury, le frère Paul Favre-Miville et le père Bruno Lemarchand.

Dans les semaines qui suivent, Jamel Zitouni, le chef du Groupe islamique armé (GIA), revendique l’enlèvement et propose un échange de prisonniers avec la France. Face au silence de notre pays, le 21 mai 1996, près de deux mois après leur disparition, le GIA annonce la mise à mort des moines. Quelques jours plus tard, seules leurs têtes sont découvertes. Leurs corps, eux, ne seront jamais retrouvés, empêchant ainsi toute autopsie complète. Dans les jours suivants, les funérailles des religieux sont célébrées à la basilique Notre-Dame d’Afrique, à Alger, avant que les dépouilles ne soient inhumées dans le cimetière du monastère de Tibhirine, cet endroit que les moines aimaient tant.

Une vocation jusqu’au don de soi

Les moines de Tibhirine n’étaient pas des visiteurs de passage en Algérie : leur communauté était présente près de la ville de Médéa depuis 1938, vivant selon la règle cistercienne et accueillant les pauvres, les malades et les réfugiés sans distinction de religion ou d’origine. Leur vœu religieux et leur courage les avaient conduits à demeurer malgré le danger, assumant pleinement le risque qui pesait sur eux. Leur sacrifice fut reconnu par l’Église catholique lorsque, le 8 décembre 2018, leurs noms figurèrent parmi ceux des 19 martyrs d’Algérie béatifiés par le pape François.

Des zones d’ombre

Malgré cela, la vérité complète autour de la mort des moines reste obscurcie par trois décennies d’enquêtes fragmentaires. Officiellement, le GIA est reconnu responsable de l’enlèvement et des exécutions, mais certaines circonstances, notamment le rôle qu’aurait pu jouer le gouvernement algérien, demeurent floues.

Ainsi, Armand Veilleux, procureur général de l’Ordre cistercien, a suggéré que les services secrets algériens auraient infiltré le GIA afin de manipuler certaines opérations, dont l’enlèvement des moines de Tibhirine. Leur rapt aurait eu pour objectif d’obliger les religieux à quitter la région tout en fragilisant la crédibilité du Groupe islamique armé.

En 2009, une autre hypothèse a été évoquée par le général François Buchwalter, attaché militaire français en poste en Algérie au moment des faits, indiquant que les moines auraient été tués accidentellement lors d’une opération de l’armée algérienne contre un camp du GIA, où ils étaient retenus. La décapitation des corps aurait alors été ordonnée pour dissimuler la bavure.

Ces hypothèses, bien que jamais confirmées par la Justice, qui n'a toujours pas clos l'affaire, illustrent pourtant la persistance d’un doute profond dans cette affaire, rendant encore aujourd’hui difficile l’établissement de la vérité.

Reconnaissances et hommages

À l’approche du 30ᵉ anniversaire de ces événements tragiques, plusieurs initiatives ont été mises en place pour honorer la mémoire des moines. Des diocèses, des associations chrétiennes et diverses institutions culturelles organisent des conférences, des expositions, des publications et des messes commémoratives. Ce 27 mars, par exemple, une conférence donnée à Versailles par le propre neveu de Christian de Chergé reviendra sur la figure du prieur. L’exposition « Appelés deux fois. Les martyrs d’Algérie » parcourra la France, des Bernardins à l’abbaye de la Trappe, afin de rappeler le destin des religieux assassinés. Une messe sera aussi célébrée à Notre-Dame de Paris le 8 mai, tandis que l'émission Le Jour du Seigneur retransmettra une célébration depuis Notre-Dame d’Aiguebelle en hommage aux martyrs d’Algérie.

Sur le plan international, le pape Léon XIV, lors de son passage en Algérie à l’occasion de son grand voyage en Afrique en avril, a décidé de se rendre dans la chapelle des dix-neuf bienheureux martyrs, parmi lesquels figurent les moines de Tibhirine. Bien que cette halte ne figure pas dans le programme officiel, l’archevêque d’Alger, Mgr Jean-Paul Vesco, en a confirmé la préparation. Aucun déplacement n’est toutefois prévu jusqu’au monastère de Tibhirine.

Cependant, à ce jour, aucun hommage officiel de l’État français n’a été annoncé pour marquer ce 30ᵉ anniversaire. Cette retenue concernant des victimes du terrorisme islamiste semble refléter la gêne de nos dirigeants à aborder publiquement une affaire où la question de la responsabilité éventuelle de l’Algérie demeure sans réponse.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

40 commentaires

  1. 1/Voir ou revoir « Des Hommes et des Dieux » Film magnifique
    2/La mission du juge Trévidic. Pour les autorités algériennes, cette mission du juge et de l’avocat des familles est une ingérence intolérable dans leurs affaires internes. Pour elles, l’affaire est classée depuis longtemps. La mort des sept moines de Tibehirine est un épisode sanglant, parmi tant d’autres, de la guerre civile qui a frappé la décennie des années 1990 en Algérie. Les moines ont été enlevés et égorgés par le Groupe islamique armé (GIA), l’un des groupes terroristes les plus actifs à l’époque dans la région de Médéa. Pourtant, dix-huit ans après les faits, cette thèse officielle ne convainc presque plus personne.

    • Renseignez vous sur ce qui se passe en Kabylie où les Evangélistes exercent une influence croissante suscitant une véritable répression du régime algérien. Cette diffusion de l’évangélisme va de pair avec les revendications et la proclamation récente de l’indépendance de la Kabylie. .

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