Editoriaux - Société - 12 décembre 2019

Ta gueule, le vieux !

Il paraît que la jeunesse est un état d’esprit. C’est le général MacArthur qui disait ça. Un autre général – décidément ! -, de Gaulle, pour ne pas le nommer, affirmait de son côté que la vieillesse était un naufrage. Question à rebrousse-poil : la jeunesse peut-elle être un naufrage et la vieillesse un état d’esprit ? Autre question : quand c’est qu’on est vieux ? Pour la réponse, voir plus haut, même si les artères ont tout de même leur petit mot à dire dans tout ça. Jacques Brel, lui, évoquait dans l’une de ses dernières chansons « ces villes épuisées par ces enfants de cinquante ans ». Et Greta Thunberg, désormais statufiée « personnalité de l’année » par le magazine Time, avec son air de se prendre drôlement au sérieux, me fait dire qu’il est peut-être possible d’être, sinon un vieillard, mais tout du moins une adulte de quinze ans, surtout si l’on s’est fait voler son enfance, comme l’a affirmé la statue. Bref, la frontière entre – pour faire court – jeunes et vieux est difficile à tracer et l’on trouve toutes sortes de nuances de cheveux gris qui ne facilitent pas la tâche des cartographes. Les litiges frontaliers sont souvent la cause de conflits terribles, c’est bien connu. Néanmoins, on connaît peu de jeunes qui revendiquent d’être vieux ; le contraire, un peu plus…

Pas de conflit frontalier mais l’envie, dit-on, chez certains 15-25 ans, de fourguer les baby-boomers, ceux nés entre 1945 et 1965, aux encombrants. Un mouvement qui ne touche pas trop la France, pour l’instant, semble-t-il, mais qui émerge, depuis plusieurs mois, dans le monde anglo-saxon. Pas de raison, alors, que la vague ne vienne prochainement lécher nos côtes. Comme l’explique Le Parisien du 12 décembre, « cette génération a connu la paix, la prospérité, le plein-emploi ». Bref, ils en ont bien profité. On pourrait dire aussi que cette génération n’est pas restée les deux pieds dans le même sabot, qu’elle a peut-être bossé un peu, s’est constitué un patrimoine qu’elle n’emmènera pas au tombeau. Quant au plein-emploi, il faut relativiser. Ceux nés à la Libération en France avaient quarante ans sous Mitterrand, à l’époque où le taux de chômage était au plus haut dans notre pays.

Mais, nous explique un article du Monde du 18 novembre dernier, le baby-boomer « serait considéré comme un “donneur de leçons” ayant largement profité du système, [il] aurait donc à peu près tout du vieux con qu’il s’est lui-même appliqué à déboulonner en Mai 68 ». D’où la réaction de la jeune génération avec le slogan « OK, boomer ». Un slogan qui a fait le tour de la Terre par le truchement des réseaux sociaux depuis qu’une jeune députée écologiste néo-zélandaise a cloué le bec de l’un de ses collègues plus âgé avec cette réplique que l’on pourrait traduire très librement ainsi : « Ta gueule, le vieux ! » Au féminin, parité oblige : « Ta gueule, la vieille ! »

En plein débat sur la réforme des retraites, nous n’en sommes peut-être pas encore là en France. Quoique. La députée LREM Audrey Dufeu-Schubert, qui vient de rendre un rapport sur le sujet de l’âgisme (encore un truc que je viens de découvrir), s’en inquiète. Elle estime que cette expression « OK, boomer » relève de « la censure de la parole des personnes âgées », l’âgisme étant « une forme de racisme, du moins une discrimination ». Tout de suite les grands mots, a envie de dire la victime potentielle que je suis. Et puis, les « vieux », ils sont peut-être encore capables de se défendre eux-mêmes, non ! La preuve avec cette courte et très éloquente vidéo.

Enfin, avec tout ça, le temps ne fait rien à l’affaire, comme le chantait Brassens…

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