Cinéma - Culture - Editoriaux - People - 25 avril 2019

Pour saluer Jean-Pierre Marielle

Le plus étonnant, dans cette nouvelle, c’est l’âge qu’avait Jean-Pierre Marielle : 87 ans. On l’imaginait fixé à jamais dans les soixante-dix et des poussières, cet âge gentiment moqué par La Rochefoucauld, où les vieillards donnent de bons conseils, pour se consoler de n’être plus en état de pouvoir donner de mauvais exemples. On ne le voyait pas si vieux. Mais, de toute façon, les bons conseils, c’était pas le genre du bonhomme.

Marielle a connu la célébrité avec des rôles de bourgeois gueulard en rupture de ban, des rôles qu’il habitait avec la truculence ronchonne qui était sa marque de fabrique. Marielle, c’est, bien sûr, le héros des Galettes de Pont-Aven, film libertaire (donc, aujourd’hui, assez convenu : des tirades contre la vie rangée, de la fesse, la qualité française). Son personnage y est un représentant en parapluies qui vit à Saumur, « bastion de l’ordure », comme le chantera Trust, un peu plus tard, et qui plaque sa vie médiocre pour vivre en « liberté » : le rêve d’un petit-bourgeois qui ne veut pas vivre en petit-bourgeois.

Mais c’est aussi, avec son ami Rochefort, l’un des deux héros de Calmos, brûlot antiféministe de Blier, unanimement détesté à sa sortie et qu’il serait bon (mais peu probable) de voir en rétrospective sur France Télévisions. Sa carrière est celle d’une silhouette des Trente Glorieuses, portée par sa fameuse voix qui semblait se foutre superbement de la nullité des choses. C’est dire si le cinéma a eu besoin de lui.

Il a passé les dernières années de sa vie dans le tunnel vertigineux d’Alzheimer, comme son amie Annie Girardot. Trop vieux pour se tuer en décapotable, trop grand pour vivre en pleine conscience l’époque des hashtags et des ateliers racisés. N’était-ce pas plutôt, d’ailleurs, le monde qui devenait gâteux et lui, Marielle, qui ne s’y retrouvait plus ? Une fin effilochée, dans un monde cotonneux et instable, loin du bavardage et de la grisaille milléniale. De quoi rêvait-il éveillé dans les dernières années ? De jazz et d’Amérique, de rigolades avec Belmondo et Rochefort, de femmes et de ripaille ?

Il n’est pas indifférent, en tout cas, que Jean-Pierre Marielle, à l’instar de ses copains du Conservatoire, ait fait l’objet d’un culte tardif de la part des jeunes générations. Voix de bronze, répliques qui claquent, gauloiserie et élégance, indifférence au conformisme: un club de vieux cons exemplaires, patriarcaux à souhait, à une époque où les soixante-huitards montrent, en guise de mauvais exemple, leur visage affreux de vieux bébés jouisseurs aux deux générations qu’ils ont détruites. Pour les bons conseils, ils n’ont jamais su.

Le bar ferme. Noiret et Rochefort attendent dehors. Marielle remet son chapeau, termine son verre, relève son col et quitte le zinc. Cette fois pour de bon. Sale temps pour les monuments historiques.

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