Le politiquement correct ne pouvait supporter que les aventures de Martine et Le Club des cinq restassent sous le charme désuet de l’imparfait du subjonctif. Symboliquement parlant. Gagnés par la crainte du ringard, élément indissociable du progressisme échevelé, les éditions Casterman proposent, désormais, leurs grands classiques de la littérature revus et corrigés à la mode de chez nous : moderne, connectée, inclusive. Rapidité, efficacité. Les descriptions ont été raccourcies.

Pas le temps de s’appesantir sur la beauté des paysages, l’attention du lecteur est supposée limitée. Les ouvrages se proposent donc d’accompagner le client dans son recul lexical. Voire le devancer. Dans un passage cité par Le Point, « Le soleil disparut dans un flamboiement d’incendie, et le lac refléta de merveilleux tons de pourpre et d’or » devient, après nettoyage : « Le soleil disparaît derrière les sommets alpins, et le lac prend des reflets dorés ». Économie de mots. Moins 50 % constaté sur l’ensemble des récits. La direction ne recule devant aucun sacrifice.

Pour une bonne remise à niveau vers le bas, le passé simple est abandonné. Il est vrai que la conjugaison « nous fûmes » pouvait être perçue comme une incitation au tabagisme par quelques parents peu avertis des subtilités de la langue française. Ainsi, pour complaire aux non-initiés, les prochaine rééditions pourraient se limiter à quelques éructations : « Là-bas soleil coucher lol Martine contente. » Un retour vers une narration à base de peintures rupestres n’est pas à écarter.

Le « nous » est également laissé de côté au profit du « on ». Les cinq deviennent ainsi une sacrée bande de « ons ». Tous équipés d’un téléphone portable alors que l’une des histoires originales les amène à s’arrêter dans une ferme dans le but de… téléphoner. L’affaire se complique. Les têtes pensantes de Casterman embauchées par Gallimard, et voilà Jean Valjean fuyant Javert à bord d’une Twingo. Rattrapé, tout de même, par son ennemi juré qui est à pied… Le chef-d’œuvre de Victor Hugo ferait, alors, une entrée remarquée dans la collection « Paranormal » de l’éditeur.

« Cette réécriture des œuvres n’a sa place dans aucune littérature » : l’historien spécialiste de l’édition, Jean-Yves Molinier, dont les propos sont rapportés par Le Point, commente ainsi ce bricolage littéraire. « À nous de relever ce qui interpelle aujourd’hui dans ces récits, et donner aux enfants à comprendre une époque à travers les valeurs qu’elle véhiculait », ajoute le professeur de français, représentant syndical du Conseil supérieur de l’Éducation, Jean-Rémi Girard. On ne peut mieux dire.

« Il fallait que Martine parle à la nouvelle génération, soit en phase avec son époque », rétorque Christine Charvet, directrice de Casterman Jeunesse… Eh bien, allons-y pour « Martine mange un Bisounours ». La bien-pensance anéantie par l’héroïne. Martine vit avec son temps. Martine refuse une société aseptisée… Être en phase avec son époque et en montrer toutes les facettes et toutes les tendances. Qu’attendent-ils ?

26 janvier 2021

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