Editoriaux - Histoire - 13 janvier 2019

Marlène Schiappa et le droit de cuissage

Si Marlène Schiappa était un dictionnaire, elle ne serait pas Le Petit Robert ni Le Larousse illustré. Non, elle serait le Dictionnaire des idées reçues ou Catalogue des opinions chics de Flaubert. D’abord, qu’est-ce qu’une idée reçue ? C’est une opinion, située entre le stéréotype, le cliché et le lieu commun. Et Marlène Schiappa, des clichés, elle en a plein la tête.

La semaine dernière, lorsque l’idée apparemment saugrenue que le mariage pour tous pourrait être remis sur la table à l’occasion du grand débat national, la secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes faillit s’étrangler d’indignation. D’où ce tweet salvateur : “Je suis totalement opposée à un référendum sur le mariage pour tous. Et puis quoi, encore ? Sur l’interdiction de l’IVG, le rétablissement de la peine de mort, du droit de cuissage ?” Notons que si madame Schiappa est totalement opposée à quelque chose, ce n’est pas la peine d’aller plus loin : la discussion est close. C’est comme un axiome en mathématique, un dogme dans la religion catholique : ça ne se discute pas. C’est comme ça, et pi c’est tout ! Donc, comme le faisait remarquer Gabrielle Cluzel dans un tweet en réaction à celui de Marlène Schiappa, “être contre le mariage pour tous, c’est comme être pour le droit de cuissage”. Logique.

Mais revenons à notre dictionnaire des idées reçues. Oui, parce que lorsqu’on cherche un peu, on apprend qu’en fait, le droit de cuissage n’aurait jamais existé. Il y a eu, il y a toujours eu, il y a encore, malheureusement, des abus sexuels – et l’affaire Weinstein est là pour nous le rappeler -, mais cela n’a jamais été un droit, au sens du droit positif, pour employer une expression savante, comme aime si bien le faire Marlène Schiappa. En effet, en 1995, le médiéviste Alain Boureau publia un ouvrage intitulé Le Droit de cuissage. Histoire de la fabrication d’un mythe (XIIIe-XXe siècle), un bouquin probablement beaucoup moins excitant que les œuvres érotiques de Marie Minelli, auteur dont je ne dirai pas plus ici, histoire d’appâter le curieux du samedi soir. Cet historien, donc, expliquait que cette histoire de droit de cuissage avait été inventée par ceux qui avaient intérêt à dénoncer les droits seigneuriaux. Et cela partait de loin : du XVIe siècle, quand il se fut agi de renforcer le pouvoir du roi. Puis, au siècle des Lumières, on installa durablement l’idée reçue – une « old fake news », si vous voulez – dans les esprits. Ainsi, Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, à l’article “Cuissage ou Culage”, s’étonnait que “dans l’Europe chrétienne on ait fait très longtemps une espèce de loi féodale, et que du moins on ait regardé comme un droit coutumier l’usage d’avoir le pucelage de sa vassale”… Vous noterez que les termes employés par le philosophe relèvent plus de l’opinion que de la définition juridique. Et, par la suite, de nombreux auteurs, ayant pignon sur rue, relayèrent avec volupté, et peut-être une certaine perversité, cette légende du droit de cuissage. Citons Zola, dans La Terre : “Et le droit de cuissage, dites donc ?… Ma parole ! Le seigneur fourrait la cuisse dans le lit de la mariée, et la première nuit il lui fourrait…” Littré, l’auteur du Dictionnaire de la langue française, en donna même une définition qui ne souffre aucune discussion, tout comme les affirmations de Marlène Schiappa : “Terme de droit féodal. Droit qu’avait le seigneur de mettre la jambe dans le lit de la nouvelle mariée la première nuit des noces, et aussi, dans quelques localités, le droit de coucher avec la nouvelle mariée la première nuit : droits qui d’ordinaire étaient rachetés à prix d’argent.”

Tout cela ne serait donc que des inventions, si l’on en croit ce Boureau (avec un seul r) ? Alors, tant pis pour les fantasmes de Marie Minelli… et les tweets de Marlène Schiappa.

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