Contrairement à certains, je regrette que n’ait pas été élu à l’Académie française, qu’il aurait servie de sa culture, de son souci de la langue, de la clarté de son esprit, de son talent de vulgarisateur, au sens le plus noble, le plus utile, le plus « performatif » qui soit.

Certes, on l’a entendu beaucoup, et partout, mais peut-on reprocher à quelqu’un d’avoir d’immenses connaissances à partager ? Son œuvre écrite est très importante. Rien que son livre sur l’écologie est une perle. Ses petites leçons « instruisent en plaisant » les ménagères du samedi à Radio Classique. On dira que ma mémoire fleure un parfum de vieille amitié. Sans doute. C’est que je suis sûre qu’il défendrait efficacement « notre langue française », ce qui est le premier devoir dont les académiciens ont à rendre compte devant le vulgum pecus.

J’écoutais, à France Culture, une académicienne, entrée, il y a peu, dans le Saint des saints, parler du langage performatif. Très en vogue dans les années 70, la mode de cette « performance » refait surface partout. Barbara Cassin évoquait l’épisode célèbre de la rencontre “d’Ulysse et de Nausicaa”: ne pouvant s’approcher de Nausicaa pour lui prendre les genoux en signe de supplication, Ulysse, l’homme aux mille tours et à la langue bien pendue, accomplit par les mots ce que son geste ne peut faire. Les élèves voient très vite “le problème” : tout nu, Ulysse ne peut décemment s’avancer vers la jeune fille. Alors, en Méditerranéen rusé, il use d’un discours flatteur et, en effet, “qui gagne”. Mais va pour performatif !

Sa foi dans la puissance des mots, l’immortelle la prouva encore en évoquant sa contribution à la Commission vérité et réconciliation en du Sud, victime de l’apartheid. C’est là qu’on se prit à rêver. Ah ! Si l’Académie tout entière avait le même « enthousiasme » performatif pour ce que Jean-Michel Delacomptée appelle “Notre langue française” loin de la labilité du train du monde ! Invitée, ensuite, à donner son avis sur des propos de Jean-Michel Blanquer, on s’étonna que madame Cassin n’ait pas, en linguiste chevronnée, rappelé tout simplement que le grammatical n’est pas le sexe : cette évidence n’aurait été ni du « nationalisme linguistique » ni du byzantinisme.

On ne sait, décidément, quel vent frileux souffle sur les cimes pour dire que « la langue évolue ». Une « lingouiste » prétend que, comme on dit de plus en plus souvent « le chat à Karine », il sera évident de dire bientôt « le chat à Karine ». Les nous rappellent le droit de regard du peuple sur nos institutions qu’on ne fera plus baisser. Humble servante de notre langue, hors de question que la dame du quai Conti disparaisse. Mais c’est donnant-donnant. Le contribuable l’entretient : il est en droit d’en attendre, en retour, des services performants.

Pour Luc Ferry, on espère que c’est fauteuil remis. À moins que ses titres universitaires (agrégation de philosophie et de sciences politiques, CAPES de lettres classiques, traducteur de Kant) ne lui fassent ombrage ?

5 février 2019

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