Le facteur religieux et le conflit de civilisation islam-christianisme est-il si absent que cela de cette guerre russo-ukrainienne ? C'est ce que l'on croit si l'on se contente de lire le conflit comme l'agression du géant russe contre le voisin ukrainien émancipé, deux nations du monde orthodoxe. C'est aussi ce qu'a confirmé, dimanche dernier, à sa façon, l'organisation djihadiste État islamique dans un communiqué où elle a promis de « venger » son précédent chef et appelé ses partisans à profiter de la guerre en Ukraine pour commettre des attentats, une guerre décrite comme « un combat entre croisés ».

Mais deux faits concernant les forces russes montrent que la dimension religieuse islamique est loin d'être absente du conflit et semble même instrumentalisée par Poutine.

D'abord, il y a la place et les missions accordées par la Russie aux soldats tchétchènes de Kadyrov. Dès le début de la guerre, le vendredi 25 février dernier, il mettait en scène le départ de milliers de ses soldats, sa garde rapprochée, destinée à prêter main forte à l'armée russe, essentiellement pour des opérations de police. Et la rhétorique martiale y était nettement islamique.

Rien d'étonnant de la part de ce dirigeant tchétchène. Selon Joseph Henrotin, spécialiste interrogé par Le Figaro il y a deux mois, ces soldats « ont la réputation de se battre brutalement, et d'appuyer sans état d'âme la répression organisée par le régime ». Le même spécialiste tenait alors à nuancer la dimension djihadiste de ces troupes, soulignée au contraire par la propagande ukrainienne.

Il y a deux jours, le même Kadyrov a partagé une vidéo sur Telegram montrant un groupe de soldats debout devant un bâtiment ravagé par le feu à Marioupol - « la ville de Marie »...- , tenant des drapeaux et scandant fièrement « Allah Akbar ». « L’ordre de nettoyer et de détruire Marioupol a été accompli. L’ordre du président Poutine a été accompli, l’ordre de Kadyrov a été accompli », lance celui qui semble être leur supérieur, vêtu d’un uniforme noir et portant une barbe blanche.

Quelles que soient la réalité et l'ampleur du phénomène Kadyrov dans l'offensive en Ukraine (le colonel Michel Goya, interrogé par Le Figaro il y a deux mois, y voyait surtout une dimension « symbolique »), il est une autre donnée rarement commentée : le recrutement ethnique de l'armée russe et la surreprésentation des soldats musulmans.

C'est un jeune chercheur d'origine russe, spécialiste de ces questions, docteur en science politique de l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et actuellement ATER (attaché temporaire d'enseignement et de recherche) en civilisation russe à la Sorbonne, Sergei Fediunin, qui a attiré l'attention sur cette réalité certes connue mais peu relayée par les médias français qui avaient préféré insister sur le recrutement social de l'armée russe parmi les milieux défavorisés.

Dans un article très documenté de The Conversation, intitulé « Qui sont les soldats russes qui combattent en Ukraine ? », Sergei Fediunin revient sur les raisons géopolitiques, économiques et historiques de cette forte présence des troupes islamiques dans l'armée russe engagée en Ukraine. Malgré le peu d'informations fiables que laisse filtrer la Russie sur ses pertes, il s'appuie sur l'enquête lancée par les journalistes de l’antenne russe de Radio Free Europe/Radio Liberty, qui « ont par exemple analysé le contenu de plusieurs chaînes Telegram ayant publié des informations sur des soldats russes morts ou capturés en Ukraine. Les résultats de l’analyse ont révélé que 30 % environ des patronymes s’apparentaient à ceux que portent des personnes issues des minorités “non russes”, dont une grande majorité de culture musulmane. »

Par ailleurs, il n'hésite pas à émettre l'hypothèse que « l’envoi des militaires d’origine “non slave” pour faire la guerre en Ukraine pourrait relever d’un choix stratégique des autorités russes, compte tenu des liens familiaux existant entre de nombreux Russes ethniques et Ukrainiens ».

Cette guerre nous a surpris, d'abord par son déclenchement, ensuite par la résistance et le patriotisme ukrainiens, enfin par les questions qu'elle pose sur les capacités réelles de l'armée russe à conquérir puis contrôler des régions où elle n'est pas accueillie en libératrice. L'instrumentalisation de sa dimension multiethnique par le pouvoir russe n'est pas nouvelle : les pouvoirs, tsariste naguère, soviétique avant-hier, y ont tous deux été très attentifs selon les conflits et les fronts. Poutine s'inscrit dans cette tradition.

24 avril 2022

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