Editoriaux - Fiction - 21 juillet 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (4)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Chapitre II

Fadi marchait dans un paysage étrange. À la fois sec et beau mais peuplé d’oasis dans le lointain. Devant lui, une caravane menée par un homme à cheval avançait lentement. Il se mit à courir pour les rattraper mais, malgré sa vitesse et leur faible allure, il ne parvenait pas à les rejoindre. Après ce qui lui sembla être des heures d’efforts surhumains, il parvint jusqu’à la croupe du cheval. Le cavalier se retourna. Fadi ne put oublier son visage : européen, grave et hautain, le regard empreint d’une tristesse mélancolique. Lorsqu’il le regarda, Fadi put voir des larmes mouiller ses yeux.

– Regarde, murmura-t-il, il n’y a plus rien…

Fadi tourna les yeux devant la caravane et ce qu’il vit le glaça d’horreur. Le paysage se transforma brusquement en terre brûlée, volcanique et nue. De la fumée soufrée s’échappait du sol. Il tourna son regard vers la mer et la vit se teindre de sang. Effrayé, il fit volte-face mais le cavalier se décomposa sous ses yeux. Il voyait à présent un cadavre décharné monté sur un squelette de cheval. Dans un suprême effort le cavalier murmura « Poussières » et s’effrita. Le vent se leva et son souffle emporta en nuage de cendres cheval et cavalier. Fadi hurla… Avant de se réveiller, tremblant.

Ce matin, il était de mauvaise humeur, les appels du muezzin l’avaient tiré de ce cauchemar étrange.

Sa mère, comme à son habitude, s’affairait partout dans la maison. Elle tirait les rideaux, disposait les coussins, surveillait du coin de l’œil le ragoût qui mijotait sur la cuisinière électrique… Lorsqu’elle vit Fadi, elle se jeta sur lui :

– Ta prière !

Fadi avait l’habitude. Sans protester, il s’installa dans le salon sous l’œil suspicieux de sa mère. Une fois celle-ci terminée, sa mère le laissa s’installer à table.

– Dépêche-toi, le pressait-elle, Tarek et ta belle-sœur ne vont pas tarder à arriver et ton père rentre dans quelques minutes. De quoi j’aurais l’air si la maison n’est pas parée pour les recevoir ?

« Tarek arrive », cette nouvelle le réjouissait. Cela faisait près d’un mois qu’il ne l’avait plus vu. Son frère passait la plupart de son temps au front et sa femme ne quittait pas la maison. D’abord parce que ce ne serait pas convenable, ensuite parce qu’elle était enceinte et ne tarderait pas à mettre au monde son premier enfant.

Fadi avait toujours admiré et jalousé ce frère trop parfait, il aurait voulu être comme lui, serein, respecté, ne doutant de rien. Il enviait sa facilité apparente à prendre de bonnes décisions, cette capacité à se faire obéir, cette intelligence froide et cette fougue bouillante qui transparaissaient chez lui. En bref, Fadi aurait aimé être Tarek. Il n’était pas idiot et savait que ce monde était davantage taillé pour des hommes comme son aîné. Et puis Tarek était pieux. Jamais il n’avait douté de l’existence d’Allah, jamais il ne manquerait la moindre prière. Son pote Ahmed en parlait avec des étoiles dans les yeux. Pour lui, ressembler à Tarek était le seul objectif de sa vie. C’est ce qui l’avait poussé à se dépasser, malgré son apparence malingre et sa myopie, et à franchir les barrières très sélectives de l’unité combattante du frère de Fadi. Cela aurait pu le faire rire de voir le petit Ahmed tenter d’imiter le grand Tarek, mais Fadi en arrivait à jalouser aussi son ami. Lui, au moins, avait trouvé un objectif à donner à ses actes et à son existence. C’était la principale carence dont Fadi souffrait. Il se savait courageux et intelligent mais avait toujours grandi avec un sentiment de vide, une angoisse intérieure qui le rongeait et l’entraînait à repousser sans cesse ses limites. Ce que ses parents ne comprenaient pas ou, du moins, ils feignaient de ne pas le saisir.

La porte claqua, Tarek entra dans la pièce. Il avait vingt-six ans. Les yeux noirs. Une barbe sombre et fournie. Sa haute stature, sa carrure et son sourire franc attiraient à lui les regards discrets mais enflammés des femmes. On disait que plus d’une se fit enfermer chez elle après des regards trop appuyés sur le beau moudjahidine. Après une dizaine de plaintes, ses parents jugèrent sage de le marier et, en fils respectueux, c’est ce qu’il fit. Sa femme était une nièce éloignée d’Abou Fatah, commandant en chef des moudjahidines de la Ville. Un mariage avantageux pour les Saïf. Personne, en revanche, n’osa lier son union à sa montée en grade spectaculaire, tant son courage et ses qualités étaient reconnus et admirés. C’est ce qui avait poussé son oncle par alliance à le nommer commandant adjoint des moudjahidines de la Ville. Il était donc en première ligne dans la lutte contre les rebelles.

Il embrassa sa mère, déposa un gigot sur la table et, apercevant Fadi, il le serra dans ses bras

– Salam, petit frère, je suis content de te voir.

Fadi bredouilla « Moi aussi » et salua Yasmina de loin. Cette dernière était voilée, mais le jeune homme était fasciné par ses yeux. Noirs avec des reflets violets. Il fut un temps où il la voyait sans niqab et l’admirait de loin traversant la rue avec sa mère. Il avait onze ans et elle huit. Il était déjà fasciné par son regard. Et puis le temps avait fait son œuvre. Elle était tombée, comme beaucoup, sous le charme de Tarek. Fadi n’avait jamais osé se déclarer. Qu’aurait fait cette princesse à son bras ? Tout juste bonne à faire de la discipline et faire réciter des hadiths à des morveux ? Il s’était incliné naturellement face à son frère. Ce dernier n’avait d’ailleurs jamais soupçonné les sentiments de Fadi pour sa femme. Ils ne parlaient jamais de sentiments entre eux.

S’asseyant sur un coussin et déployant ses longues jambes, Tarek prit le gobelet de thé bouillant que sa mère lui tendit. Il goûta le breuvage et se tourna vers Fadi.

– Quoi de neuf ?

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