À l’heure des premières fermetures d’entreprises et des premiers licenciements, comment envisager la reprise économique en préservant l’humain ?

Réponse de Joseph Thouvenel au micro de Boulevard Voltaire. L’occasion de revenir avec lui sur la gestion de la crise sanitaire.

Comment va se passer cette reprise ?

Je suis incapable de répondre précisément à la question. En revanche, on peut se demander ce que nous devrions faire.
Si vous m’aviez demandé, au mois de janvier, comment allait se passer la gestion de la pandémie, je vous aurais sans doute répondu à côté de la plaque. Je n’aurais pas osé un instant vous dire que les mêmes au gouvernement pouvaient nous dire, un jour, qu’il ne fallait surtout pas porter de masque qui ne servaient à rien et, quelques semaines plus tard, que se serait une obligation.
Notre actuel ministre de la Santé nous avait fait une très belle déclaration en nous expliquant qu’une grosse grippe passait en se déconfinant et en ouvrant les fenêtres. Quelques semaines plus tard, il disait exactement le contraire.
Je ne peux pas vous dire exactement comment cela se passera. Je peux juste dire ce qu’il est souhaitable de faire. Il ne faut pas faire ce que nous sommes en train de faire en ce moment. Nous sommes en train de nous obséder sur l’économie. La reprise économique est effectivement importante, et même essentielle, mais si je veux construire quelque chose et apporter des réponses, je ne dois pas apporter cette réponse-là. Le politique passe toujours avant l’économique.
Nous sommes dans une crise profonde. On nous dit, à juste titre, que des entreprises vont fermer, qu’il va y avoir des licenciements et qu’il va falloir faire un effort.
Quel est le sens de faire un effort s’il n’y a pas de projet commun ? Quel est le projet commun de la France ? En avons-nous un ? Quelle politique commune avons-nous ? Avons-nous le sens de la nation ?
Si j’ai un projet commun et que je fédère autour de ce projet, je peux demander des efforts supplémentaires. Sinon, c’est impossible, ultralibéraliste et ultra-égoïste. Après tout, nous sommes tous une petite entreprise personnelle.
Moi, petit entrepreneur, je vais chercher le meilleur rendement tous les jours pour ma petite entreprise. En faire le moins pour gagner le plus. Avec cela, ma société va dans le mur. C’est celle qu’on est en train de nous construire.

Beaucoup de voix s’élèvent pour dire qu’on a fait l’humain avant l’économie. En confinant les gens, on a sacrifié l’économie au profit de leur santé.

Je ne suis pas un spécialiste. Un certain nombre de gens, sur les plateaux médiatiques, n’ont aucune formation médicale, pas plus que moi, d’ailleurs. Pourtant, ils disent que le confinement était bien, que le confinement était mal, que le docteur machin a raison ou que le docteur truc a tort… Je n’en sais strictement rien. Malheureusement, le réflexe n’a pas été de protéger l’humain et la société. Le réflexe a été «  je suis le vent et j’essaie de faire des coups politiques, des coups politiques et des coups politiques en faisant de la com’ ». La réalité est là !
Si j’ai voulu protéger l’humain, alors je continuerai à protéger l’humain et je reviendrai à ce point fondamental pour protéger notre société. Quel projet commun avons-nous pour aujourd’hui et demain ?
Le président du MEDEF demande au gouvernement de dire aux Français qu’il est temps de retourner au travail. C’est particulièrement stupide. C’est aussi stupide que si je disais « le gouvernement doit dire aux entreprises qu’il est temps de ré-ouvrir ». Ce n’est pas le sujet.
On est vraiment dans le slogan. Le sujet, c’est plutôt comment reprendre une activité.
Voilà la gestion de l’humain. La gestion de l’humain est très mal faite. Qu’on vienne nous dire cela alors qu’on a sacrifié le corps médical.
On nous dit qu’on protège l’humain, alors que le corps médical a dû travailler sans masques, sans gel et sans protection.

Comment peut-on bâtir un projet commun lorsqu’un ministre de l’Intérieur déclare que l’émotion peut supplanter le droit ?

Je ne vais pas commenter ce que peut nous dire le ministre de l’Intérieur. Cela m’amènerait sur des chemins qui ne sont pas les bons. Aujourd’hui, il faut rebâtir les bases d’une économie saine. Le rôle du politique est de s’opposer à la concurrence déloyale, remettre en cause les accords internationaux, par exemple les règles de l’OMC qui ne protègent absolument pas les personnes. Il faut regarder les secteurs et les productions qui sont stratégiques et que nous devons conserver sur le sol national. Il faut savoir protéger nos marchés et nos entreprises parce que c’est protéger nos emplois et les personnes.
Par rapport à la Chine, on doit exiger la mise en place de clauses sociales. Si la production chinoise ne respecte pas les mêmes normes sociales et environnementales que nous nous respectons, nous n’importerons pas ses produits. Il faut avoir le courage de le faire.
La Chine subventionne d’une façon considérable ses entreprises et le gouvernement chinois. Il faut qu’on fasse la même chose. Aujourd’hui, cela nous est interdit, alors dénonçons ces règles qui ne nous permettent pas d’être dans la compétition, par exemple pour l’aéronautique ou le ferroviaire. Les Chinois subventionnent très fortement, pourquoi nous interdisons-nous de faire exactement la même démarche ? C’est comme cela qu’on répondra à ce problème économique et de production sur nos territoires. L’Europe et la France sont absentes.

10 juin 2020

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