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Coronavirus - Entretiens - International - 15 avril 2020

José María Ballester : « En Espagne, l’après Covid-19 n’augure rien de bon sur le plan politique »

Comment les Espagnols vivent cette épreuve du confinement ? Rencontre avec José María Ballester, journaliste et confiné à une centaine de kilomètres de Madrid.

Quelle est la situation actuellement en ? On parle d’un déconfinement prochain…

Commençons par les dernières statistiques, si vous le voulez bien. Elles sont bien tristes : l’Espagne vient de franchir le seuil des 18.000 morts, ce qui en fait toujours le deuxième pays européen le plus atteint par le Covid-19, après l’Italie. En ce qui concerne le déconfinement, des précisions doivent être apportées. Il est vrai que le Premier ministre, Pedro Sánchez, lors de sa dernière allocution hebdomadaire – elles ont lieu tous les samedis -, a autorisé le retour à l’activité dans certains secteurs, à condition de se soumettre à des règles draconiennes. De plus, l’état d’alarme a été prolongé jusqu’au 26 avril. Et il y a de fortes chances pour qu’il le soit encore après. De plus, des secteurs clés de l’économie espagnole, comme l’hôtellerie et la restauration, sont toujours à l’arrêt et aucune date fixe n’est prévue pour une éventuelle reprise. Les conséquences économiques de cette catastrophe sont déjà chiffrées: le PIB va s’effondrer de 8 %, en 2020, et le taux de chômage dépassera les 20 % dans les prochains mois, si l’on en croit le Fonds monétaire international. Les perspectives sont donc plus sombres qu’aux pires moments de la crise des années 2008-2013.

En Espagne, le ton est-il à l’unité nationale ou, à l’instar de la France, la polémique et les critiques de l’opposition font rage ?

Effectivement, à l’instar de la France, la polémique enfle. Et je dirais même avec beaucoup plus d’intensité. Il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, le sectarisme et le manichéisme de M. Sánchez, qui sont constitutifs de son ADN politique et aussi de son naturel. Pas plus tard qu’hier, il a annoncé une rencontre avec Pablo Casado, président de Parti populaire (centre droit, principal parti d’opposition) sans le prévenir, alors que ce dernier a voté au Parlement pour les principales décisions gouvernementales relatives au Covid-19. Ce procédé lamentable et discourtois risque d’envenimer les relations entre les deux principales forces politiques dans la période de l’après coronavirus.
M. Sánchez a subi, aussi, un retour de bâton de la part de Vox (droite conservatrice, troisième force politique du pays): son président, Santiago Abascal, a refusé, l’autre jour, de le prendre au téléphone alors que, quelques jours auparavant, il suggérait la formation d’un gouvernement d’union nationale pour faire face à la crise déclenchée par le Covid-19. M. Abascal a-t-il fait de la surenchère dans les deux cas ? Peut-être. Mais la responsabilité de M. Sánchez est très lourde dans la rupture d’une unité nationale qui avait plutôt bien commencé, voici un mois. Tout cela sans compter les pleurnichages constants des nationalistes basques et catalans, pourtant alliés de M. Sánchez, qui considèrent que le gouvernement profite de la gestion de la crise pour empiéter sur leurs compétences.
L’après Covid-19 n’augure rien de bon sur le plan politique. Cela dit, il faut souligner le travail héroïque de toutes les personnes directement impliquées dans la lutte contre la pandémie, le personnel hospitalier en premier lieu, mais aussi les médecins libéraux, notamment en zone rurale, les ambulanciers, les militaires, les agents de la Protection civile, les prêtres, les religieuses et les nombreux citoyens qui déploient un effort surhumain. L’Espagne ne leur sera jamais suffisamment reconnaissante. Que leur exemple puisse servir à un sursaut national.

Comment ont été vécues ces fêtes de Pâques confinées dans un pays connu pour ses grandes processions de la Semaine sainte ?

Elles ont été vécues avec tristesse et résignation à cause, bien évidemment, de l’annulation des milliers de processions. Malheureusement, les autorités se montrent impitoyables avec les quelques fidèles qui fréquentent encore les églises, même si l’article 11 du décret royal qui instaure l’état d’alarme permet la liberté de culte. Selon l’Association Espagnole des Avocats Chrétiens a détecté plusieurs profanations d’églises par les forces de l’ordre. Cette violation de la liberté religieuse n’empêche pas certaines églises madrilènes de rouvrir petit à petit.

Entretien réalisé par Gabrielle Cluzel

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