Editoriaux - Industrie - Table - 7 juin 2017

Une Française remporte le prix « Nobel asiatique » des maths

La légende prétend qu’Alfred Nobel n’a pas créé de prix portant son nom en mathématiques car il refusait que celui-ci fût attribué au grand mathématicien Abel (qui était, paraît-il, l’amant de sa femme). La véritable est plus prosaïque. Il n’y avait à l’origine que cinq prix et il fallait faire un choix (l’économie a été rajoutée ultérieurement).

Les mathématiques ont fini par avoir leurs propres distinctions aussi prestigieuses que les Nobel. Il y en a trois : la médaille Fields, le prix Abel (du nom du prétendu rival de l’industriel suédois) et le prix Shaw, moins connu, mais tout aussi lucratif que les autres, car doté d’un million de dollars américains. On surnomme ce dernier le prix Nobel asiatique, car il a été fondé par Run Run Shaw, un magnat hongkongais.

Cette année, c’est une Française, Claire Voisin, qui l’a obtenu. Âgée de 55 ans, Mme Voisin a été élève de l’École normale de Sèvres (aujourd’hui déplacée à Lyon et devenue mixte). Elle est une pédagogue exigeante, mais enthousiasmante. Elle a été la première mathématicienne à entrer au Collège de France, où elle occupe la chaire de géométrie algébrique, domaine où elle excelle. Peu de personnes sont capables d’apprécier la finesse et l’étendue de ses travaux, tant ils sont ardus. Ce sont des mathématiques pures, en apparence, dépourvues de débouchés « utiles », mais l’expérience a montré que des théorèmes qui paraissaient abstraits se sont révélés ultérieurement cruciaux pour bâtir des théories physiques (comme les matrices qui semblaient sans aucun intérêt au départ et qui sont essentielles en relativité).

Les femmes sont sous-représentées dans les récompenses scientifiques. Pour les Nobel, il n’y a que 2 femmes sur 198 lauréats en physique, et 4 sur 180 en chimie, 1 femme sur 47 médailles Fields, 0 sur 19 prix Abel. Pourquoi une telle différence ? Les filles sont, certes, moins portées à faire des études scientifiques que les garçons, du moins en France. Mais alors qu’elles forment de 20 à 25 % des diplômés scientifiques à bac+5, ce pourcentage ne se retrouve pas dans les distinctions. Jusqu’en 1970, les jurys étaient misogynes et ne récompensaient par principe que des hommes. Par exemple Emmy Noether, une mathématicienne géniale, qui est considérée comme aussi importante, voire plus, qu’Albert Einstein pour la mise en place de la relativité et qui, en toute logique, aurait dû recevoir comme lui le prix Nobel de physique, a été honteusement snobée par l’académie suédoise.

Il y a un effet retard, car les récompenses arrivent de 30 à 40 ans après les découvertes et on voit une petite inflexion ces dernières années. Elle s’amplifiera sans doute dans le futur. Mais d’autres raisons jouent : beaucoup de chercheuses travaillent avec leur mari mais, sauf pour Mme Joliot-Curie, les jurys ont trop souvent « oublié » l’épouse. Enfin, sur 29 lauréates du Nobel, 9 étaient divorcées et 7 n’avaient pas d’enfants. Une vie de famille “handicape” bien plus les femmes que les hommes.

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