Marc Ferro fait partie de ces rares historiens dont le visage et la voix avaient su s’imposer au petit écran et fidéliser ainsi un public fervent par son extraordinaire série d’Histoires parallèles du samedi soir comparant les actualités alliées et allemandes de la Seconde Guerre mondiale. Cette attention aux images et à ce qu’elles peuvent révéler malgré le formatage de la propagande, mais aussi au cinéma, ne fut pas la seule originalité d’un parcours de bout en bout atypique et particulièrement fécond.

Atypique, Marc Ferro le fut d’abord par un destin personnel marqué du sceau de la tragédie. Orphelin de père à 5 ans, il perd sa mère qui ne reviendra pas des camps de la mort. Lui échappe aux rafles antisémites, alerté par son professeur de philosophie de terminale, un certain Maurice Merleau-Ponty. À vingt ans, il est dans le maquis du Vercors et participe à la libération de .
De quoi vous donner une certaine idée de l’Histoire et aussi l’envie d’en scruter les dessous et les ressorts.

Atypique, Marc Ferro le fut aussi par son parcours universitaire. Plusieurs fois recalé à l’agrégation, il prépare néanmoins sa thèse sous la direction de Renouvin, spécialiste de la Première Guerre mondiale, qui a perdu un bras et les doigts de l’autre main au Chemin des Dames… Marc Ferro a trouvé un maître pour qui l’Histoire n’est pas qu’affaire d’archives poussiéreuses. C’est aussi chez lui qu’il trouve l’idée « qu’au-delà des actions des diplomates, il faut chercher dans les forces sous-jacentes ». C’est ensuite Fernand Braudel qui le remarque et, via les Annales, lui assure un parcours universitaire prestigieux, à l’EPHE (École pratique des hautes études) puis à Polytechnique.

Atypique, Marc Ferro l’est surtout par la de ses centres d’intérêt : à une époque où la spécialisation à outrance est la règle, il s’intéresse autant à la Première Guerre Mondiale, à la révolution russe qu’à la décolonisation. Surtout, son atypisme dérangeant s’impose dans ses enquêtes à contre-courant : la révolution russe n’a rien d’un mouvement ouvrier. Autre marque d’ouverture pour un héritier des Annales : ses biographies de Pétain et de .

Ce tempérament d’historien, brillant vulgarisateur mais allergique aux idéologies, sans doute né de sa rencontre précoce avec la tragédie, aboutira à une salve d’ouvrages passionnants qui forment comme le testament de l’historien : Les Tabous de l’Histoire (2002), Le Ressentiment dans l’Histoire (2007) et surtout L’Aveuglement, une autre histoire de notre monde. Publié fin 2015, juste avant le massacre du 13 novembre, il s’ouvrait évidemment sur notre « réveil » après les attentats de janvier 2015 mais replaçait l’aveuglement de notre société et de nos dirigeants sur l’islamisme radical dans la longue série des événements inattendus et des aveuglements spectaculaires des XXe et XXIe siècles. L’ouvrage est passionnant car il procède à des distinctions éclairantes : tous les aveuglements ne sont pas de même nature et n’ont pas des causes comparables. Nourri de ses lectures et, comme toujours, de sa longue expérience, notamment durant la guerre d’Algérie, l’ouvrage fourmille d’anecdotes révélatrices, comme (p. 222-224) celle, tragique, de la femme d’un confrère nationaliste algérien : « Le sort de cette femme préjugeait mal de l’avenir des Algériennes », écrit Marc Ferro.

Ce chapitre, intitulé « Aveuglements croisés et cumulés : la tragédie de l’Algérie », comme tout le livre et ses conclusions fortes sont à relire d’urgence. Autant par un Président qui se pique de « déconstruire notre Histoire » que par tous ceux qui s’enferment dans leur grille de lecture rassurante : autant de formes d’aveuglement sur la tragédie qui nous attend. Marc Ferro, le jeune maquisard du Vercors, toujours aussi lucide à 90 ans passés, nous aura prévenus.

22 avril 2021

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