Editoriaux - Réflexions - 29 octobre 2018

Claude Lévi-Strauss, aujourd’hui et demain

Le 30 octobre 2009 s’éteignait Claude Lévi-Strauss. Je le considère toujours comme le plus grand penseur du XXe siècle. L’objet, ici, n’est pas de faire une critique du structuralisme en anthropologie mais d’évoquer simplement, en quelques citations choisies, en quoi sa pensée a influencé la pensée occidentale. Ou plutôt aurait dû car, à mon sens, il n’a pas assez « contaminé les idées », dirait Sperber. L’air du temps était plus aux Sartre et autres Deleuze. Il fallait déconstruire la pensée, déconstruire la société. Et cela a plutôt été bien réussi par les Cohn-Bendit et autres Goupil, encore présents sur les plateaux télé.

À côté de ça, les écrits de Lévi-Strauss peuvent paraître d’un certain classicisme. Une société a des structures, que ce soit dans les domaines de la parenté, dans sa population, dans sa langue, dans ses coutumes, dans sa pensée mythique. De là à penser qu’il ne fait pas bon de bouleverser à tout bout de champ ces structures, il n’y a qu’un pas… que je me permets de franchir. Lévi-Strauss le disait dans un dernier entretien, il n’aimait pas le monde dans lequel il achevait son existence, et cela ne va pas en s’arrangeant. Tout a été détruit, ou presque.

Ainsi, donc, Lévi-Strauss n’a pas été assez étudié. Il n’y a pas assez de documentaires sur sa vision du monde. Pourtant, sa pensée nous éviterait bien des écueils et nous décomplexerait sur de nombreux points. Sur le racisme, par exemple, sa vision était d’une lucidité et d’une clarté imparable. Il écartait à la fois tout essentialisme. Les différences humaines fondamentales relèvent de la culture et non de la nature. Mais concernant toutes ces accusations intempestives de racisme, de xénophobie ou d’islamophobie auxquelles nous assistons, il pourrait encore répondre : “Des cultures attachées chacune à un style de vie, à un système de valeurs, veillent sur leurs particularismes ; et cette disposition est saine, nullement – comme on voudrait le faire croire – pathologique. Chaque culture se développe grâce à ses échanges avec d’autres cultures. Mais il faut que chacune y mette une certaine résistance, sinon, très vite, elle n’aurait plus rien qui lui appartienne en propre à échanger. L’absence et l’excès de communication ont l’un et l’autre leur danger” (De près et de loin). Oui, de ce point de vue, le patriote, le conservateur d’aujourd’hui ne serait pas cet affreux fasciste, il défendrait simplement sa culture et si cette résistance n’existait pas, l’expansion, par exemple, des modèles culturels américains et l’islamisation ne connaîtraient aucun frein.

Sur la surpopulation humaine, les migrations de populations, le vivre ensemble et sur l’écologie même, tout pourrait être contenu en ces quelques lignes : l’humanité “aura exercé ses ravages sur la diversité non pas seulement culturelle mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d’espèces animales et végétales. De ces disparitions, l’homme est sans doute l’auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué.”

Enfin, sur l’islam, dans un texte qu’aucun intellectuel ou universitaire ne pourrait désormais se permettre d’écrire, il avait osé faire un long chapitre sur le monde musulman à la fin de Tristes Tropiques : “Les brefs contacts que j’ai eus avec le monde arabe m’ont inspiré une indéracinable antipathie. […] Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane.” Nous étions alors en 1955…

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