Des millions de personnes, en France, sont impactées par une de quelques milliers d’agents, mais pendant les deux premières semaines de ce conflit social autour des retraites, Macron a été invisible et silencieux. Plus intéressé, semble-t-il, par exemple, à animer sa conférence à Paris sur l’Ukraine avec Poutine, Merkel et Zelensky. Et c’est d’Afrique qu’il est intervenu sur ce conflit, se contentant d’en appeler à « l’esprit de responsabilité ». Justement ! Au lieu de se plaindre que la France est irréformable, comme il l’a déjà fait, il devrait commencer par mieux comprendre et utiliser le pouvoir qui est le sien de par la Constitution de la Cinquième .

Au risque de sembler provocateur, qu’aurait fait Poutine ? Une comparaison est intéressante car Poutine bénéficie constitutionnellement de pouvoirs similaires à ceux de Macron, puisque la Constitution russe de 1993 est largement calquée sur la française de 1958. De plus, Poutine vient de réaliser, en 2018, une réforme majeure des retraites qui lui a valu une forte désapprobation dans l’opinion publique. On répliquera, comme on le fait toujours dans ces cas, que la Russie n’est pas la France. C’est vrai, mais ce n’est pas pour autant que l’exemple de Poutine peut être complètement écarté.

Macron devrait maintenant avoir comme priorité absolue non pas de réformer le système des retraites mais de faire cesser la grève ou, au moins, d’en limiter notablement l’ampleur. Le Conseil constitutionnel a décidé (n°79-105 DC du 25 juillet 1979) que le droit de grève n’est pas simplement acquis dans la fonction publique mais, au contraire, est toujours à mettre en relation avec le service public fourni, et qu’il est possible de décider « l’interdiction du droit de grève aux agents dont la présence est indispensable pour assurer le fonctionnement des éléments du service dont l’interruption porterait atteinte aux besoins essentiels du pays ». D’ailleurs, certaines fonctions publiques sont déjà exclues du droit de grève.

Macron se doit de considérer tous les leviers législatifs et politiques à sa disposition afin d’implémenter sa propre politique, comme le fait Poutine quand cela est nécessaire. Concrètement, il y a plusieurs options qui s’offrent à lui. Avec la majorité au Parlement ou au Conseil des ministres, le Président pourrait passer une loi par ordonnance qui limiterait le droit de grève dans le transport public ou pour modifier le Code du travail pour aligner les syndicats avec le droit commun[i]. Macron peut saisir le Conseil constitutionnel, afin de demander à ce que la loi sur le « service minimum » soit strictement appliquée. Le Conseil d’État pourrait également être saisi par le Président pour étendre l’interdiction du droit de grève à certaines catégories de fonctionnaires.

Des outils légaux et politiques nécessaires pour limiter les grèves des fonctionnaires sont donc disponibles aux présidents de la Cinquième République. Les échecs successifs sont principalement dus au manque de fermeté et de courage politique des derniers Présidents : Chirac, Sarkozy, Hollande et maintenant Macron. Pour implémenter des réformes en France, il faut donc pleinement vouloir exercer le pouvoir de Président sans se préoccuper des réactions. Il faut un changement de culture politique ; plus précisément, un changement du rapport de force en faveur du Président. Une telle initiative ne peut évidemment venir que du Président lui-même, le protagoniste principal de cette tragédie politique française récurrente. Quel dommage que Macron soit le énième Président à ne pas avoir compris cela.

[i] https://www.ifrap.org/emploi-et-politiques-sociales/reformer-le-droit-de-greve-en-france