By Jove! Blake et Mortimer ont 80 ans. Retour sur une saga légendaire…

Il y a du suspense, de la violence, de la peur.
black et mortimer

Le capitaine Blake et le professeur Mortimer sont aujourd’hui presque centenaires. Ce qui ne les empêche pas de toujours arpenter le monde ; histoire de le sauver, le plus souvent. Le tout, dans un élégant froissement de tweed, de soie à motif cashmere, entre deux jurons bien sentis, prononcés dans la langue de Shakespeare (if you please), et trois coups de poing assenés avec leur traditionnel flegme britannique. Leurs aventures commencent souvent au Centaur Club, dont les membres sont soigneusement triés sur le volet - gentlemen non méritants s’abstenir -, et s’y terminent généralement, dans des fauteuils plein cuir. Il va sans dire que les femmes sont interdites en cette enceinte où l’on descend des whiskies à la chaîne tout en tirant sur sa pipe sans même prendre le temps de respirer. Toute une époque.

Le célèbre duo est né dans l’imagination débordante d’Edgar Félix Pierre Jacobs, Belge d’origine né en 1904 en Wallonie. Fils de policier, il développe vite deux passions : l’art lyrique et le dessin. Pour les études sérieuses, on verra plus tard. Étrangement, ses parents ne s’opposent pas à ces passions conjointes. Histoire de lier les deux, il dessine des décors de théâtre ; simple, mais encore fallait-il y penser. Il privilégie tout d’abord la première, devenant un acceptable baryton. Ce n’est pas la fortune, il court le cachet, joue les utilités et partage même la scène avec notre Mistinguett nationale. Puis il tombe amoureux, se marie avec une jeune beauté, Léonie Belvert, dite « Nini », qui le trompe tôt avec un boxeur.

Comment se jouer de la censure allemande…

La guerre arrive. Il est tôt démobilisé, l’armée belge n’ayant malheureusement pu longtemps résister à l’assaut allemand. Comme il faut bien manger, Edgar P. Jacobs, qui a raccourci son nom, survit grâce au dessin. Toutes les panouilles étant bonnes à prendre, il les accepte toutes, publicités pour grands magasins comme catalogues de vêtements. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’il développe un goût très sûr pour la mode, lui-même étant toujours tiré à quatre épingles, malgré les restrictions de l’occupation. Il accepte même de collaborer aux illustrés pour jeunes ; ce qui, à l’époque, n’a rien d’une promotion. Il intègre donc le journal Bravo !, où les aventures du très américain Flash Gordon sont publiées. Seulement voilà, le Troisième Reich ne veut pas entendre parler de ces bandes dessinées d’importation. Peu lui importe : il commence par plagier les planches d’Alex Raymond puis, la supercherie ayant été découverte par la censure allemande, il doit remplacer cette série des plus populaires au pied levé. Ce sera Le Rayon U, pastiche maladroit de Flash Gordon, mais dans lequel pointent déjà Francis Blake et Philip Mortimer.

C’est l’époque où Hergé devient l’un de ses plus proches amis. À la libération, il lui évite les pires ennuis, le père de Tintin et Milou ayant été un peu trop lié avec Léon Degrelle, patron du mouvement Rex, passé du nationalisme belge à la collaboration allemande. En 1946, c’est la fondation du journal Tintin. Si Edgar P. Jacobs n’a pas encore soixante-dix-sept ans, il en affiche largement plus que sept, ayant déjà passé la quarantaine. Ce qui explique pourquoi Blake et Mortimer sont quasiment les seuls héros adultes de cet hebdomadaire. De même, ces deux personnages évoluent dans un milieu réaliste ; le premier est membre des services secrets de Sa Majesté, le second scientifique de génie. Quant à leur éternel ennemi, le colonel Olrik, portrait craché de Jacobs, il officie en tant que mercenaire, prêt à louer ses infâmes services au plus offrant. Ainsi, leur première aventure, Le Secret de l’Espadon, est-elle située dans un univers résolument inquiétant, celui d’une guerre mondiale imaginaire où le péril jaune a remplacé son homologue brun.

La première BD adulte…

Il y a du suspense, de la violence, de la peur. Soit autant d’éléments qui contrastent avec leurs collègues de papiers, tous jeunes et innocents. En ce sens, il s’agit de la première série véritablement adulte, même si hébergée dans un journal réservé aux enfants. Paradoxalement, le succès est immédiat. Les jeunes têtes blondes en redemandent. Le Mystère de la grande pyramide est tout aussi effrayant, et ne parlons même pas de La Marque jaune, digne, en termes de frissons, d’un film de la Hammer, le mythique studio anglais. Le reste des albums sera à l’avenant, immanquablement angoissant, Le Piège diabolique ayant manqué de peu d’être censuré en France, ce qui explique qu’avec L’Affaire du collier, il en soit revenu à une histoire policière plus traditionnelle, avec mention toute particulière au commissaire Pradier, officiellement calqué sur un autre commissaire, Maigret celui-là, interprété sur grand écran par… Jean Gabin.

Entre-temps, l’artiste se remarie. En effet, tandis que « Ninie » le trompe avec son boxeur, il se lie avec sa voisine, Jeanne Quittelier, qui donne des cours de piano. À force de jouer ensemble, ils roucouleront bientôt. Ce sera la femme de sa vie.

Comment survivre à la mort du père…

En 1987, Edgar P. Jacobs nous quitte. Est-ce la fin de Blake et Mortimer ? Non, l’homme ayant souhaité de son vivant que ses deux héros lui survivent, mais pas n’importe comment et à n’importe quelles conditions ; d’où la fondation Jacobs, par ses soins fondée, et chargée de dignement maintenir son héritage. Le premier tome du diptyque des Trois Formules du professeur Sato ayant été laissé sans suite en 1977, il faut attendre 1990 pour que Bob de Moor, l’un des élèves de Hergé, achève enfin le second volet. Puis, en 1996, la renaissance, avec L’Affaire Francis Blake, scénarisée par Jean Van Hamme, le père de Thorgal, de XIII et de Largo Winch et mise en images par Ted Benoit, l’un des meilleurs orfèvres d’une ligne claire en plein renouveau. Coup d’essai, coup de maître. C’est du grand Jacobs louchant du côté des 39 Marches d’Alfred Hitchcock. Dix-huit albums suivront ; ce qui fait qu’il y a désormais plus d’apocryphes de Blake et Mortimer que d’aventures originales. Certains sont meilleurs que d’autres, c’est la loi du genre, mais le niveau se révèle être plus que soutenu. Il est parfois cédé à l’air du temps, mais les fondamentaux sont là. Il s’agit toujours de la même vieille Angleterre, quand ses habitants ne s’habillaient pas encore en jogging, où le joint n’avait pas encore remplacé la bonne pipe, où on écoutait les Beatles (ils font une apparition surprise dans La Machination Voronov) et où le rap n’existait pas encore. By Jove, que tout cela est reposant !

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 28/04/2026 à 9:36.
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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

19 commentaires

  1. j’ai dû lire Blake et Mortimer mais toutes les anecdotes que vous citez, avec le ton particulier qui vous caractérise , participent à créer la légende autour de l’artiste qui avait visiblement , plus d’une flèche à son arc . Il y a des gens qui ont un destin extraordinaire . Beaucoup de Belges, paradoxalement . Quand on constate ce qu’est devenu la Belgique qui héberge l’ UE d’une présidente allemande et l’Angleterre avec ses scandales à répétition , on est bien loin du contexte des bandes dessinées de monsieur P. Jacobs.

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