Editoriaux - Société - 23 septembre 2019

Après l’amour, l’amitié : le temps des ex

Il paraît que la grande mode est, pour d’anciens amants, « de nouer une relation d’amitié après la séparation. Mon ex c’est comme mon frère, c’est comme ma sœur, assurent les as de la réconciliation » (Le Monde).

On me pardonnera d’aborder ce thème intime qui relève de la psychologie de chacun mais offre l’avantage de nous faire quitter les rivages de la politique où, semble-t-il, les ex sont condamnés à le rester.

Dans le domaine du cœur et du sentiment, tout est possible, certes. Ceux qui souhaiteraient le régir par des règles rassurantes seront forcément déçus. Son imprévisibilité fait peur à des âmes qui ont besoin de repères fixes.

Pourtant, j’avoue que j’ai du mal à me situer dans un monde où les frontières ne sont pas nettes. Un monde où des glissements s’opèrent et où une forme de relativité s’inscrit dans le processus humain fondamental qu’est un amour puis dans son effacement. Je ne discute pas l’implacable couperet du divorce et de la séparation souvent inéluctable, voire nécessaire, mais il me semble que pouvoir migrer sans difficulté de l’intensité d’une passion amoureuse à la chaleur d’un lien amical n’est pas loin peut-être de représenter un déficit sur les deux plans. On n’aimait pas assez puisqu’on a pu se satisfaire ensuite de l’amitié. On n’avait pas un sens suffisamment profond et intrinsèque de l’amitié puisque cette dernière s’est contentée d’être un rebut de l’amour.

Je sens bien comme cette aspiration à maintenir les sentiments dans leur univers spécifique sans que les uns viennent polluer les autres est contraire à la modernité. Elle aime ériger la précarité au sein du durable et le contingent dans l’absolu. Peut-être comme une sagesse, voire un pragmatisme du cœur et de l’esprit qui consisterait à prévenir, dans le présent du bonheur, les atteintes que causera le futur. Une philosophie du quotidien interdisant de s’avancer trop avant, de peur d’être déçu après…

En même temps, ce n’est pas si simple. J’ai conscience que la force d’âme peut être précisément de ne pas chasser les ex, de ne pas répudier toutes les pages du passé malgré l’écriture d’un nouveau livre. La coexistence entre ce qu’on avait vécu dans l’amour fou et ce qui s’est délité est peut-être la manifestation d’un être suffisamment assuré pour laisser advenir l’amitié après l’amour ; pour procéder à une séparation de raison comme il a pu exister des mariages de raison.

Dans les milieux artistiques et culturels, sans que j’aie à juger les évolutions des vies et des destins, en me méfiant d’un puritanisme de mauvais aloi, je suis toutefois attentif à la multiplication de ces éternités de courte durée sur lesquelles les médias brodent et qui, à chaque fois, nous servent un bonheur tout neuf jusqu’à son usure quasiment inéluctable.

La souplesse me fait défaut. Alors que je raffole de la psychologie et des chemins obscurs par lesquels notre condition est obligée de passer, quand je lis que « l’ex est la seule personne à qui je peux déposer ma douleur : ma fausse couche, ma dépression… Nous éprouverons toujours de la compassion l’un pour l’autre », je ressens comme un immense gâchis. Puisque c’est si bien après, pourquoi avoir rompu pendant ?

À tort ou à raison, je ne pourrais pas m’empêcher de craindre que, les ex toujours là, il y ait à cause de cette persistance comme une preuve de la fragilité de mon choix d’après. Besoin d’une absolue certitude : que le passé soit mort et le présent seul maître.

Qu’il y ait de la folie dans la passion n’est pas bouleversant de nouveauté : les siècles en témoignent.

Extrait de : Justice au Singulier

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