Editoriaux - Justice - Table - 3 janvier 2018

« L’installation des téléphones dans les prisons donne un mauvais signal : on est dans le compassionnel ! »

Philippe Bilger éclaire de sa longue expérience judiciaire tous les aspects humains du problème de l’installation des téléphones dans les cellules.

Que pensez-vous de l’installation de cabines téléphoniques dans les cellules des prisonniers?

Je ne voudrais pas être négatif et péremptoire.
Je comprends bien certaines raisons qui ont poussé la garde des Sceaux à prévoir l’installation de téléphones fixes dans les cellules. Elles permettraient notamment de lutter contre les trafics et la clandestinité de ces multiples portables. Elles éviteraient toute une bureaucratie qui condamne les surveillants à vérifier en permanence et à accompagner les détenus.
Pour autant, une fois qu’on a dit cela, je ne suis pas persuadé que, de l’autre côté, l’installation de téléphones fixes ne soit pas non plus quelque chose qui pourrait être très dangereux.
Une surveillance régulière est nécessaire et ne pourra pas être exercée sur l’usage de tous ces téléphones fixes. On peut donc craindre, puisque c’est une pratique, que ces téléphones fixes soient rapidement détruits et qu’ils servent à autre chose.
Les détenus, qu’on le comprenne ou non, préféreront utiliser leurs appareils clandestins.

On parle de manque de place dans les prisons et d’absences de sécurité.
La priorité n’était-elle pas ailleurs ?

Cette mesure n’est peut-être pas catastrophique en elle-même, voire valable.
Mais je ne suis pas persuadé que cette mesure n’aurait pas dû être choisie comme prioritaire. Cela donne un mauvais signal.
Le chantier pénitentiaire est immense. On peut citer notamment la surpopulation carcérale avec tout de même la nécessité de continuer à incarcérer pour les délits les plus graves et les crimes, l’insécurité judiciaire des directeurs d’établissements qui font l’objet de violence lors des conseils de discipline et la tension dans certains établissements où ce sont clairement des détenus qui font la loi.

D’où vient cette idée ?

Les avocats perçoivent la prison comme un lieu de souffrance. Je le comprends, parce que sinon ils ne pourraient pas plaider.
En revanche de la part de l’Etat, il y a une alternative qui se présente.
D’un côté, on peut appréhender la prison comme une douleur à consoler. Les gens ont été condamnés, il faut maintenant se pencher sur eux et faire en sorte qu’ils puissent téléphoner, que tous les liens avec l’extérieur ne soient pas brisés. Cela consiste à devoir consoler une douleur qui résulterait de l’incarcération.
De l’autre côté, la seconde branche consiste à dire que la prison et la condamnation sont d’abord une obligation à respecter.
Je suis surpris que l’Etat choisisse aujourd’hui la première branche de cette alternative.
J’aurais tendance en ce qui me concerne à choisir la seconde branche. C’est véritablement un choix central. En l’occurrence, malgré le caractère un peu prosaïque de l’utilisation de ces téléphones, il me semble qu’on est plutôt dans le registre compassionnel. Je trouve que ce registre est dangereux alors que nous sommes depuis des années dans une effervescence de plus en plus prégnante.

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