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Editoriaux - Entretiens - International - 10 mars 2020

Richard Haddad : « Si le gouvernement n’est pas renversé rapidement, les Libanais goûteront au plaisir de la vie yéménite »

Le Liban vient de décréter son incapacité à payer une échéance de 1,2 milliard de dollars sur sa dette. C’est la première fois de son histoire que le pays est en défaut de paiement. Richard Haddad a bien voulu accorder un entretien à Boulevard Voltaire au sujet de cette situation inédite.

 

Qu’en est-il, exactement, au ?

Le dette de l’État libanais s’élève à environ 90 milliards de dollars américains (80 milliards d’euros), ce qui représente 160 % de son PIB. Cette dette est libellée aux deux tiers en livres libanaises et au tiers en dollars américains. 20 % de la dette sont extérieurs et le reste est contracté en monnaie locale et en dollars auprès des banques libanaises. Le déficit de l’État est tel qu’il n’a plus, depuis plusieurs mois, de liquidités pour payer les échéances arrivant à terme en 2020. Les dernières échéances de 2019 avaient été payées par les réserves de la banque centrale, les caisses du ministère des Finances étant vides.

Or, face à la crise économique et financière que connaît le pays, les Libanais ont retiré beaucoup de devises des banques (l’équivalent d’environ 13 milliards de dollars) et les réserves en dollars de la banque centrale fondent rapidement, atteignant un seuil dangereux. Le gouvernement a estimé que ce qui reste ne peut être utilisé pour payer l’échéance des eurobonds du 9 mars, soit 1,2 milliard de dollars, mais doit servir à acheter les produits de première nécessité comme l’essence, les médicaments et les céréales… D’autant plus que deux autres échéances arrivent en avril et juin, portant le montant total à plus de quatre milliards. Or, pour négocier avec les créanciers une restructuration de la dette ou un report, il faut, au préalable, se déclarer en défaut de payement.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Deux facteurs principaux ont creusé le déficit de l’État : d’une part, les détournements de fonds publics, que l’on peut aisément qualifier de pillage organisé des caisses de l’État, par une poignée de dirigeants politiques, et, d’autre part, les recrutements massifs de la fonction publique, ces dernières années, faisant d’elle le premier employeur du pays. Or, les fonctionnaires recrutés le sont pour des raisons de clientélisme et non d’efficacité ou d’utilité publique. Par ailleurs, toujours pour des raisons de clientélisme, beaucoup sont trop bien payés et, dans certains cas, la gabegie n’a pas de limite : pour exemple, les militaires peuvent partir à la retraite après 18 ans de service ! Pour la plupart, ils touchent une retraite à partir de 40 ans. Un colonel qui prend sa retraite à 55 ans touche une pension de… 4.000 dollars par mois, soit environ 9 fois le salaire minimum !

Quant au pillage des caisses de l’État, il peut prendre plusieurs formes : des caisses noires comme celle des « déplacés » (à cause de la guerre), dans laquelle sont versés des milliards, servent souvent de trésorerie bis de mouvements comme le Hezbollah ; des services de l’État comme l’électricité, dont le déficit s’élève à plusieurs milliards de dollars par an (30 % du déficit public), volontairement laissés à l’abandon par les dirigeants politiques afin de laisser les fournisseurs d’électricité, par de gros générateurs, pallier les coupures de courant et récolter des sommes colossales des usagers (inutile de préciser que ces fournisseurs sont des sociétés appartenant à leurs proches, qui leur reversent une partie des fonds) ; des rétrocommissions sur les appels d’offres de l’ordre de 300 % – vous avez bien lu, il n’y a pas un zéro de trop…

Il faut rappeler que les Libanais payent 10 % d’impôt sur le revenu et 11 % de TVA, et jusqu’à 50 % de droits de douane, ce qui est colossal dans un pays qui produit peu et importe beaucoup. Mais où passe tout cet argent ? Service public presque nul, la grande majorité des écoles, universités et hôpitaux sont privés, les infrastructures sont dans un état catastrophique.

Pour se défausser de cette responsabilité, le gouvernement accuse le secteur bancaire et le modèle économique du pays. Or, c’est le secteur tertiaire (banque, tourisme, transport…) qui a toujours fait la richesse du pays et non sa petite industrie ou son agriculture.

 

Que va-t-il se passer au Liban ? Quelles conséquences pour la population ?

Le FMI et plusieurs pays européens, dont la France, proposent leur aide au Liban depuis plus d’un an. Mais il est hors de question de signer des chèques en blanc. Ils proposent une aide financière sous condition de réformes : réduction des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires, lutte contre la corruption et réorganisation plus efficace de la levée des impôts. En effet, si tous les Libanais sont officiellement soumis aux taxes et à l’impôt, dans les faits, seuls les chrétiens et la classe moyenne le payent (et pour cause, elle est constituée à 80 % de chrétiens) et sont le poumon économique du pays. Aucun agent de l’État ne s’aventurerait dans les régions tenues par le Hezbollah armé pour lever l’impôt ou même réclamer une facture d’électricité. Il en est de même des régions sunnites pauvres où les mouvements islamistes sont puissants. Les habitants de Beyrouth et du Mont-Liban sont, en réalité, les vaches à lait de l’État. Et ce sont eux qui subiront les conséquences de cette faillite. Ils détiennent, par leur épargne, plus de 70 % des dépôt bancaires et sont donc les créanciers indirects de l’État.

Le gouvernement a d’ores et déjà assuré que les comptes bancaires modestes ne seront pas touchés, mais qu’en sera-t-il des autres, ceux de la classe moyenne ? L’inflation galopante, le manque de liquidités à cause du contrôle des capitaux et la crise économique ont déjà ruiné une partie de la population, les risques de chômage massif commencent à guetter même les cadres. Or, le gouvernement, sous la coupe du Hezbollah, ne prévoit aucune réforme sérieuse à court terme, il réfléchit et promet des mesurettes alors que le pays est au bord du gouffre.

Quant aux aides du FMI, le Hezbollah, parrain du nouveau gouvernement, n’en voulant pas pour des motifs « de complot américano-sioniste », le Premier ministre les écarte. Selon le mouvement chiite, le Liban n’en a pas besoin comme il n’a pas besoin de l’aide occidentale, il lui suffit de travailler avec l’Iran et le… Yémen !  Si le gouvernement n’est pas renversé rapidement, les Libanais goûteront au plaisir de la vie yéménite et aux joies du peuple iranien qu’il manifeste quotidiennement au régime qui le gouverne.

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