Suite au dernier rapport de l’Oxfam, les médias se sont alarmés du fait que les 26 premiers milliardaires de la planète possèdent, aujourd’hui, autant d’argent que la moitié la plus pauvre. Ce n’est pas l’annonce elle-même qui nous frappe, mais plutôt l’ambiguïté des médias, et ce que cela indique du monde dans lequel nous vivons.

Les grandes différences de richesses ont toujours existé. Au temps des pharaons, de l’empire de Chine, des maharadjas, des princes, des grands bourgeois de l’époque moderne, il y a toujours eu des personnages immensément riches et des populations pauvres, voire misérables. Autrefois, la richesse ne se cachait pas. Il convenait même qu’elle soit ostensible, comme un signe de pouvoir et de respect. Mais à ce privilège de la richesse était attachée une obligation sociale, extrêmement forte : recevoir les doléances des pauvres, faire l’aumône, distribuer, rendre service faisaient partie des devoirs des riches, comme s’ils devaient rendre à Dieu et aux hommes une part du don que Dieu leur avait fait. Une façon de répondre à la question que Dieu pose à Caïn : « Qu’as-tu fait de ton frère ? », après le meurtre d’Abel, question qui résonne, de façon lancinante, tout au long de l’humanité.

Cette réponse de la richesse à la pauvreté reste très naturelle dans les pays émergents. L’un des meilleurs exemples en est l’Aga Khan, immensément fortuné et infatigable promoteur, à 82 ans, de projets de développement dans l’agriculture, l’industrie, l’éducation ou la santé, dans les pays pauvres, où il est vénéré par les populations.

Notre modernité bourgeoise, rationaliste et libérale a rejeté, la qualifiant de paternaliste, cette conception des choses. Ne pouvant accepter un « don de Dieu » ou même une « chance » (ce qui suppose une « Providence ») dans la richesse reçue, mais seulement le fait du hasard ou du travail, elle a rompu cette relation, celle d’une certaine fraternité par-delà les différences sociales, validant plutôt la réponse pleine de morgue de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Si mon argent est le fruit de mes efforts, je n’ai à reconnaître aucun frère, je ne dois rien. Cette attitude nouvelle modifie complètement le rapport à l’argent. S’il n’y a plus de chanceux et de malchanceux, alors, dans un système où la « main invisible du marché » doit apporter le bonheur pour tous, il y a des winners et des losers, des « chefs de cordée » et des « suiveurs », des « intelligents complexes » et des « imbéciles », des travailleurs et des fainéants. Il y a ceux qui méritent et ceux qui ne méritent pas.

Mais en même temps, la question de Dieu à Caïn continue à nous tarauder. Nous comprenons bien que la réponse « Je mérite ce que j’ai » n’est pas satisfaisante et qu’au fond, notre réussite est due à bien d’autres choses que notre travail : intelligence, famille, éducation, relations, bonnes écoles, rencontres, etc… Il faut trouver autre chose pour que Dieu cesse de nous casser la tête…

Nous avons inventé beaucoup de réponses, et parmi elles le socialisme : le « contrat social », la “société sans classe”, « l’égalité ». Une obligation sociale découlant d’une morale collective et personnelle. Mais si je ne dois ma richesse qu’à moi-même, à qui dois-je, en retour, quelque chose ? Dans le système libéral, je ne suis le gardien de personne. Ma morale sociale est facilement contredite par ma conception rationaliste et individualiste. Ma position est ambiguë : je ne dois rien et, en même temps, je sens que je dois… Je n’ai pas de frères, mais en même temps, je ne suis pas satisfait par la société des chimpanzés, où la domination est la règle. Et si la chance se retourne, que m’arrivera-t-il ? Un peu d’amitié, de compassion, ça n’est pas mal. Mais en même temps, ne suis-je pas propriétaire de mes biens, récompense de mes efforts ?

Cette ambiguïté, cette hypocrisie même, c’est ce que traduit l’annonce des journaux sur les milliardaires. On dit que le système libéral est universellement reconnu. Mais dans ces conditions, vive la richesse ! Où est le problème ? Que nous importent ces complexes ?
Mais en même temps, cette différence sociale paraît scandaleuse. Et en même temps, depuis le temps qu’elle est visible, rien n’est fait pour la réduire parce que, dans ce système de domination économique avéré et accepté, la dénonciation du « scandale » de la pauvreté est un alibi. Dans la société matérialiste où je vis, et contre laquelle je ne me rebelle pas beaucoup, avouons-le, tout ça est très normal. Je suis mal à l’aise, mais pas tant que ça. Tant que je reste « du bon côté », il n’y a rien à changer au théâtre d’ombres que nous proposent ces manchettes. Mais la question de Dieu à Caïn continue à être posée : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

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