Le colonel Beltrame instrumentalisé contre les gilets jaunes : agaçant et indécent

Moins d’un an après l’attentat de Trèbes qui coûta la vie au colonel Beltrame, son nom est déjà revenu dans l’actualité la semaine dernière. À deux reprises, et en relation avec la crise des gilets jaunes. Mais en suscitant un certain malaise, comme s’il y avait, au détour de ces deux apparitions médiatiques, un soupçon d’instrumentalisation de la part de certains médias et du pouvoir contre les gilets jaunes.

D’abord, l’actualité de la parution du livre-témoignage de ses deux frères Au nom du frère a donné lieu à une interview de Cédric Beltrame, dans Le Figaro. Face à un tel destin qui a bouleversé les Français en mars dernier, les paroles d’un frère sur sa foi, son engagement, sa personnalité sont précieuses. Mais voici que la journaliste Stéphane Kovacs en vient à poser une question sur l’actualité des gilets jaunes. Parfaitement légitime. Et potentiellement intéressante. Sauf que la question est très orientée, très réductrice :

“Quand on voit aujourd’hui les forces de l’ordre victimes de violences lors des manifestations de “gilets jaunes”, qu’il y a des cagnottes qui se montent pour soutenir un boxeur de gendarmes, qu’est-ce que ça vous inspire ?”

Ben voilà, le mouvement des gilets jaunes réduit à l’agression d’un CRS (qui, d’ailleurs, a repris son poste et n’a pas été grièvement blessé) et à l’affaire de la cagnotte ! Christophe Castaner n’aurait pas fait mieux comme interviewer !

Face à une telle question, on ne peut que souscrire à la réponse de Cédric Beltrame :

“Il y a une ligne rouge à ne pas franchir. Je suis outré ! L’Arc de Triomphe tagué ? Arnaud serait horrifié. J’ai envie de dire : imaginez que celui que vous tabassez au sol, c’est Arnaud Beltrame ! Un homme qui en cas d’attentat serait prêt à mourir à votre place !”

Mais on touche là à la difficulté de faire penser et parler les défunts. Surtout quand on réduit les questions. Car, à ce jeu-là, on pourrait aussi se demander ce qu’il aurait ressenti devant les gilets jaunes mutilés, devant les drapeaux et les “Marseillaise”, devant ces gilets jaunes qui ont défendu la tombe du Soldat inconnu, le 10 décembre. Car le mouvement des gilets jaunes, ce fut aussi et peut-être d’abord cela.

Mais à l’instrumentalisation de la mémoire du colonel Beltrame par cette journaliste du Figaro s’est ajoutée, vendredi, celle d’Emmanuel Macron lors de son débat de Souillac. Parmi les maires choisis, il y eut celui de Trèbes. Grand moment de com’ ! Ovation solennelle de toute la salle pour saluer l’intervention d’Éric Menassi, qui a surtout loué l’intervention de l’État, « présent, protecteur et facilitateur » durant ces deux tragédies. En fait, une ovation pour Emmanuel Macron.

Ces élus – Président et maires choisis – semblaient avoir oublié pourquoi ils étaient là, protégés par des milliers de policiers et de gendarmes, coupés du peuple tenu à distance. En effet, si on veut bien croire que l’État a pleinement joué son rôle de solidarité lors des inondations, on ne peut qu’être très critique sur ses défaillances dans la lutte contre les islamistes et le contrôle des fichés S. Car, après Trèbes en mars, il y eut Strasbourg et Chérif Chekatt en décembre, en plein mouvement des gilets jaunes. Le maire de Trèbes ne parla pas islamisme mais inondations et couverture des zones blanches par les opérateurs de téléphonie mobile… Heureusement, il y eut le maire de Montauban pour mettre les pieds dans le plat et évoquer le laxisme dans la gestion des fichés S. Les préoccupations d’Arnaud Beltrame étaient davantage relayées par Brigitte Barèges que par le maire de Trèbes. L’une était huée, l’autre ovationné. Ces élus qui ont l’auto-ovation facile devraient lire le témoignage de Cédric Beltrame :

“Ce qui m’inquiète le plus, ce sont ces Français qui, comme on l’a vu depuis les attentats de Toulouse, basculent dans le terrorisme islamiste. On n’a pas réagi suffisamment fort ni suffisamment vite. On n’a pas réussi à enrayer la mécanique. C’est d’ailleurs ce qui hantait Arnaud : combien de terroristes en devenir a-t-on maintenant en France ?”

L’ombre d’Arnaud Beltrame plane toujours sur la France des gilets jaunes, et c’est tant mieux. Mais il serait regrettable que sa mémoire soit instrumentalisée contre eux et en faveur du pouvoir.

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