Espagne : 50 ans après l’avènement du roi Juan Carlos Ier, une monarchie en sursis ?
Il y a cinquante ans, le 22 novembre 1975, Don Juan Carlos de Bourbon et Bourbon était proclamé roi d’Espagne devant les Cortès, le Parlement espagnol. Celui qui, depuis 1969, était prince d’Espagne (titre inventé de toutes pièces lorsque Franco le désigna officiellement comme son successeur) jurait alors « devant Dieu, et sur les saints Évangiles*, d'accomplir et d'appliquer les lois fondamentales du royaume et de rester fidèle aux principes qui inspirent le Mouvement national [parti unique franquiste fondé en 1937, NDLR]. »
Deux jours plus tôt, le 20 novembre 1975, le général Franco, caudillo d’Espagne et de la Croisade, s’était éteint après une très longue agonie. Après quarante-quatre ans, l’Espagne retrouvait un roi. En effet, en 1931, le roi Alphonse XIII, grand-père de Juan Carlos, avait décidé de quitter l’Espagne, après la victoire des républicains aux élections municipales. Son fils Don Juan, père de Juan Carlos, l’accompagna dans son exil. Et c’est ainsi que Juan Carlos naquit à Rome en 1938 et passa sa prime enfance entre l’Italie et la Suisse. Ce n'est qu'à onze ans qu'il mit le pied pour la première fois en Espagne pour venir y suivre sa scolarité dans une pension sui generis, créée pour lui dans la banlieue de Madrid. En 1947, une loi fondamentale avait établi que l'Espagne était un royaume. Mais sans roi... Incongruité qui dura ainsi jusqu'en 1975.
Non pas une restauration mais une instauration de monarchie
L’Espagne retrouvait donc à sa tête un roi. Autre incongruité à une époque où les monarchies lâchaient, de gré ou de force, du terrain, partout en Europe. Deux ans plus tôt, le propre beau-frère de Juan Carlos, Constantin II, roi des Hellènes, n’avait-il pas été renversé par un pronunciamento de colonels ? Une vingtaine d’années auparavant, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, c'est tout un cortège de monarchies qui avait été balayé : Italie, Yougoslavie, Roumanie, Bulgarie, Albanie. Incongruité et ambiguïté aussi, car ce retour d’un roi à la tête de l’État espagnol n’était pas une restauration mais une instauration. Juan Carlos de Bourbon devenait roi, non pas au nom des règles dynastiques de la monarchie espagnole (son père, Don Juan, comte de Barcelone, dont Franco ne voulait pas, était mis de côté) mais par la seule volonté de Franco. Cinquante ans après, cette réalité historique est quelque peu occultée. La sortie des Mémoires du roi émérite Juan Carlos, intitulés Réconciliation (Stock), sont d’ailleurs l’occasion de remettre ces faits en lumière.
Juan Carlos Ier, le dernier souverain absolu d'Europe
En devenant roi en 1975, Juan Carlos Ier héritait de Franco les pleins pouvoirs. Autrement dit, sur le papier, Juan Carlos était une sorte de souverain absolu. Incongruité encore, à une époque où tous les monarques européens, pour la plupart ses cousins ou/et ceux de sa femme Dona Sofia, n'avaient plus, depuis belle lurette, qu’un rôle de représentation et d’incarnation de leur nation, sans pouvoir réel, si l’on excepte, peut-être, le prince de Monaco. Juan Carlos fut sans doute durant un temps très court le dernier souverain absolu d’Europe, ce que, du reste, l’ancien roi se plaît à rappeler dans ses Mémoires. Et c’est donc ce souverain absolu par la grâce de Franco qui permit le passage de l’Espagne d’une dictature à une démocratie pluraliste, aidé notamment par des personnalités, comme Adolfo Suárez, issu du mouvement national franquiste et président du gouvernement espagnol de 1976 à 1981.
La démocratie ne fut pas instaurée dans les douleurs d’une révolution mais à travers une transition pacifique. C’est d’ailleurs sans doute cela qui fait enrager la gauche, aujourd'hui au pouvoir en Espagne. Les lois « mémorielles » actuelles, visant notamment à effacer toutes traces du franquisme dans l’espace public, sont sans doute une preuve de cette frustration rétroactive. L'exhumation de Franco en 2019 fut sans doute le point d'orgue qui, selon notre ami José María Ballester, remettait « un peu en cause les fondements de notre régime actuel ». Gauche revancharde qui, pourtant, était à peine née à l’époque, alors que leurs anciens, comme le socialiste Felipe González, que le roi Philippe va d'ailleurs décorer de la Toison d'or (en même temps que la reine Sofia, ce 21 novembre), accompagnèrent l'évolution dans un esprit de réconciliation nationale. À l'évidence, la classe politique de l'époque était d'une trempe autre que celle d'aujourd'hui. On se souvient de l'attitude de Pedro Sánchez, président socialiste du gouvernement, lorsqu'il avait accompagné le roi et la reine, l'an passé, après la catastrophe naturelle dans la région de Valence.
La Reina Sofía ha recibido la insignia de la Orden del Toisón de Oro por parte del Rey, por “su dedicación y entrega al servicio de España y de la Corona”.
➡️https://t.co/rwjjmyCwOC pic.twitter.com/JX967P7VDk
— Casa de S.M. el Rey (@CasaReal) November 21, 2025
Juan Carlos Ier, source de la légitimité de la monarchie actuelle
En 1978, une nouvelle Constitution vint couronner cet avènement de la démocratie en Espagne. Ce texte fondamental, d'une part entérinait la volonté du Caudillo (une fois ce dernier disparu !) d'avoir un roi à la tête du pays, d'autre part installait l'Espagne dans le concert des nations démocratiques en confirmant la forme politique de l'État espagnol : une « monarchie parlementaire ». L’article 57 de cette Constitution mérite cependant d’être décortiqué. « La Couronne d'Espagne est héréditaire pour les successeurs de S. M. Juan Carlos I de Bourbon, légitime héritier de la dynastie historique. » Comme le fait remarquer Juan Carlos lui-même dans ses Mémoires, la couronne de son fils Philippe « ne repose pas sur plusieurs générations de monarques constitutionnels ; elle repose entièrement sur moi ».
Certes, le vieux roi émérite, exilé aux Émirats arabes unis, règle un peu ses comptes avec son fils qui a souhaité couper les ponts avec son père devenu persona non grata en Espagne après que l’ancien roi a été au centre de plusieurs scandales entre 2014, année de son abdication, et 2020, année de son départ en exil. Mais lorsque Juan Carlos écrit « Je crains que la Maison royale, en m’excluant, affaiblisse la monarchie », il n’a pas tort, car toute la légitimité du monarque actuel passe par lui, et lui seul. Du reste, l’alinéa 3 de cet article 57 enfonce le clou : « Si toutes les lignes appelées à la succession en droit sont éteintes, les Cortès générales pourvoiront à la succession de la Couronne dans la forme qui conviendra le mieux aux intérêts de l'Espagne. »
Une république, un jour ?
Traduire : si, par malheur, la princesse héritière Leonor ou sa sœur, l’infante Sofia, ou encore leurs cousins et cousines germains, enfants des infantes Elena et Cristina, sœurs du roi Philippe, venaient à ne pas contracter de mariage en se conformant aux exigences de la Constitution et à ne pas donner d’héritier à la Couronne, la succession n’échoirait pas nécessairement aux très nombreux autres descendants, mâles ou femelles, de la « dynastie historique », c'est-à-dire de la maison des Bourbons d'Espagne. Ce serait au bon vouloir des Cortès. Que pourraient-ils décider, alors ? « Dans la forme qui conviendra le mieux aux intérêts de l'Espagne » ? On pourrait interpréter cette phrase ainsi : une autre forme politique, par exemple une république, pourrait succéder à la Couronne.
Alors, une monarchie en sursis ? C'est le sort de toutes les lignées, de génération en génération. Mais c'est dire combien, sur les épaules de la très gracieuse et souriante princesse héritière Leonor, repose une responsabilité immense et historique. On imagine qu'elle en est consciente, elle qui sera, de toute façon, sauf à épouser un lointain cousin Bourbon, la dernière de sa race à régner sur l'Espagne.
*Autres temps, autres coutumes, le roi Philippe prêta serment en 2014, non pas sur les Évangiles, mais sur la Constitution. Il n'assista pas à une messe dite du Saint-Esprit comme le fit son père, le 27 novembre 1975, célébrée en l'église Saint-Jérôme-le-Royal à Madrid par le cardinal Vicente Enrique y Tarancón, alors président de la Conférence épiscopale espagnole.
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20 commentaires
Je voulais dire à colonel Michel que à les élections municipaux de 1931 lce n’est las la gauche qui a gagné, c’est la droite. Mais la gauche a remporté les élections les grandes villes. Et c’est ce qui a poussé Alphonse XIII à quitter le pays, pour éviter un bain de sang, de qu’il n’a pas réussi à faire.
De plus, je tiens à préciser que le véritable artisan de cette transition n’était pas Suárez, une erreur souvent répétée, mais Torcuato Fernández Miranda. Suárez n’était qu’un pion utile.
Enfin, je tiens à préciser que le peuple espagnol ne souhaite pas une république. Seulement une partie de la gauche, celle que c’est toujours peu souciée du déclin de l’Espagne, s’en préoccupe. En réalité, elle l’a même recherché.
A une époque où, de toute façon, tous les pouvoirs sont à Bruxelles, un roi ne sert qu’au décorum. Roi ou pas roi, aucune différence.
Surtout qu’on a reçu en masse des espagnols qui fuyaient Franco et depuis qu’il est mort, ils sont tous restés en France! J’ai rien contre les espagnols mais un moment, faut arrêter d’abuser et la frontière est grande ouverte en plus.
Je voudrais savoir ce que l’Espagne gagnerait de passer d’une monarchie parlement taire qui peut, on l’a vu avec Juan Carlos, éjecter son roi s’il faillit, à une République. Sera-t-elle mieux gérée qu’aujourd’hui ? L’Espagne deviendrait-elle un état plus démocratique ? Quand on voir où un président de la République a, en dix ans mené la France…
l' »incongruité » d’un royaume sans roi, n’est pas une bizarrerie étrange. La Belgique ( les frontières du Nord) a connu cela en 1945-50 et la Hongrie dans les années 1930-40. Il y a un Régent, qui, comme dit le mot, gère le règne d’un roi absent ou empêché. La France en a eu une série…
Ça devient « obsolète » ces dynasties qui se prolongent. Windsor, Bourbon, Habsbourg et autres Grimaldi; le temps est passé !
Est ce que l’Angleterre est moins bien gérée que la France ? En tout cas, après 60 ans de règne, la reine éclatait tous les sondages, ce qui n’est pas le cas de notre « président » après seulement 9 ans de pouvoir…
Merci A Maury . Enfin un commentaire clair , facile …. et vrai !!!!
Les turpitudes ne peuvent totalement effacer le rôle qu’a joué Juan Carlos pour la démocratie. Je pense que son fils ne l’a pas seulement écarté pour le bien du pays mais aussi pour sa mère.
Il y a eu trop de scandales sous le règne de Juan Carlos et même de son fils
Vu sur ARTE le 20/11 : » La nostalgie FRANCO »
Une partie de la population regrette ce régime , l’avènement des socialistes qui n’a engendré que le désordre , l’invasion migratoire ,la drogue, , la ruine du pays et la division entre les Provinces
pour bien connaïtre ce pays où j’ai beaucoup séjourné, je me dis qu’une autre guerre civile est toujours possible .le parti VOx gagne des voix même parmi les jeunes
Article très alambiqué et flou. La seule vraie question est : les Espagnols veulent-ils garder cette monarchie constitutionnelle ? Si l’opinion est partagée sur l’idée monarchique et sur le roi Felipe, les Espagnols (sondage janvier 2025) estiment malgré tout à 60% que leurs institutions sont solides et qu’il n’est pas temps d’en changer
Que de complications, n’est-ce pas ?
« Mémoires du roi émérite Juan Carlos, intitulées » : intitulés car mémoire, dans ce cas, est du genre masculin ! Merci…
Amours, délices et orgues, ces changements de genre avec le nombre sont étudiés à l’école fondamentale. Ce fut mon cas…Mémoire ne change pas.
Jean-Charles Ier est donc publiquement parjure depuis cinquante ans lui qui jura « devant Dieu, et sur les saints Évangiles, d’accomplir et d’appliquer les lois fondamentales du royaume et de rester fidèle aux principes qui inspirent le Mouvement national. »
Canon 1317 § 1 du code de droit canonique de 1917 en vigueur en 1975 (canon 1200 du code de 1983) : « Celui qui a librement juré de faire quelque chose est tenu, par une obligation particulière de religion, d’accomplir ce qu’il a confirmé par serment. »
Comme de vautours les « rojos » sont à l’affût perchés sur leurs branches de l’arbre communiste. Ils attendent leur heure! Mais parmis eux, il y en a des impatients et ils sont nombreux: qui ne rêvent que de « revolucion del pueblo » prises de pouvoir .
pffhh, on peut parfaitement être de droite et trouver ces simagrées d’un autre temps complètement dépassées. Un roi règne à vie, et il est rare qu’une personne puisse être appréciée toute sa vie. Quand Juan Carlos prend le pouvoir, c’est un net progrès par rapport à Franco. Entre temps, scandales après scandales, maîtresses après maîtresses, son aura a bien diminuée et il est en exil. Est-il besoin de rappeler la situation en Angleterre, ou le frère du roi est mouillé dans l’affaire Epstein, et le frère du futur roi a été congédié. Ces gens sont comme nous, avec leurs qualités et défauts. Beaucoup de gens notamment sur BV idéalisent la monarchie, mais l’intelligence n’étant pas héréditaire, et la consanguinité si, on tombe forcément sur des monarques en dessous de tout et on les a au pouvoir toute leur vie… J’imagine la tête de ces promonarchies avec un Hollande, un Sarkozy, un Macron élus à vie… Une élection tous les 5 ou 7 ans c’est vraiment un gros progrès…. Et c’est pour cela que la grande majorité des pays aujourd’hui sont (ou prétendent être) des républiques.
Et donc, donner un nom de rue ou de stade à une personne vivante est très dangereux, on ne sait jamais, comme on dit…
Allez donc demander au Anglais s’il préfèreraient avoir Macron au pouvoir, plutôt que Charles III ?
Non une élection tous les 5 ou 7 ans n’est pas un progrès;…C’est cause de cette division insupportable des Français qui se battent comme des chiffonniers à chaque élection présidentielle et dont les partis se détestent cordialement; Cela fait si longtemps que ce système tribal d’empoignade est tellement connaturel au régime, qu’il semble s’éloigner de tous projets d’avenir ce qui n’existe pas dans les monarchies constitutionnelles Quoique qu’on fasse et malgré la possibilité d’une politique d’union nationale, le président élu ne sera pas le président des Français !Il reste et restera celui d’un parti, donc d’une minorité et je ne suis pas si sûr que l’opinion selon laquelle les monarchies fussent des régimes du passé soit partagé avec la même force d’évidence et d’arrogantes certitudes dans la plupart des pays Européens autres que la France .En tous les cas , elle n’est partagé ni par les Hollandais, ni par les Belges, les Danois, les Norvégiens, les Luxembourgeois , les Suédois et évidemment ni par les Anglais, ni par les Espagnols ,sans avoir besoin d’ajouter Monaco et le Liechtenstein .Ce qui me frappe le plus dans ces pays comme l’Angleterre ce sont les habitants tous unis derrière leur roi ou leur reine qui crient leur amour à leurs enfants lorsqu’ils se marient en se rassemblant autour d’eux ou qui pleurent à chaque décès dans la famille; Ce n’est pas beau cela? De surcroit ces monarchies peuvent sauver l’Europe car elles sont un roc dans la tempête .Elles défendent l’idée de stabilité et de continuité des institutions, tout en accompagnant les changements nécessaires pour vivre et être en phase avec notre époque. Elles appartiennent à l’Histoire au passé tout en faisant un pari sur l’avenir avec les jeunes générations. Enfin elles apportent le prestige ;Au delà des partis la présence du roi ou de la reine garantit la continuité dans le destin du pays, le respect de son identité profonde; elle permet également de se détacher de la pression des lobbies et des médias, assure la préservation de ses principes fondamentaux, la défense de l’environnement ou celle du patrimoine et la défense de la langue .Bref les pays gouvernés par des monarchies sont donc modernes, possèdent un grand sens de la démocratie, du respect d l’Histoire et des traditions en gardant les valeurs de leurs ancêtre: la courtoisie, l’élégance, la disponibilité et les principes tout en vivant au XXème siècle .