[CINÉMA] Les Rayons et les Ombres, la levée d’un tabou français

Ce film aborde frontalement le grand tabou français de la collaboration par les élites pacifistes de gauche.
Capture d'écran BA
Capture d'écran BA

Il y a cinq ans, le réalisateur Xavier Giannoli nous avait impressionné avec son adaptation du roman de Balzac Illusions perdues. Un film baroque et scorsesien qui, sous couvert d’aborder le climat politique des débuts de règne de Louis XVIII, condamnait une certaine caste journalistique, falsificatrice et faiseuse d’opinions qui sévit toujours actuellement dans ses beaux quartiers de Paris.

Pour rester dans le sujet, Xavier Giannoli vient de sortir sur les écrans Les Rayons et les Ombres, un film audacieux sur le journaliste collaborationniste Jean Luchaire, devenu patron de presse sous l’occupation allemande, avant d’être jugé à la Libération et fusillé au fort de Châtillon.

Le pacifisme de gauche au cœur de la collaboration

Homme de gauche, internationaliste et pacifiste, proche de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (la LICA, ancêtre de la LICRA), Jean Luchaire fut héritier idéologique d’Aristide Briand et, en cela, un promoteur actif du rapprochement entre la France et l’Allemagne durant l’entre-deux-guerres. Critique à l’égard du traité de Versailles, son journal Notre temps fut en partie financé par l’ambassade d’Allemagne à l’initiative d’Otto Abetz, proche de Luchaire.

En 1940, sous la France occupée, les deux hommes fondent ensemble Les Nouveaux Temps, principal journal collaborationniste, relativement peu lu mais bardé de subventions allemandes. Néanmoins central dans la propagande de l’occupant, et soutien sans faille au gouvernement de Vichy, cet organe de presse propulse Jean Luchaire à la tête de la Corporation nationale de la presse française, par laquelle les Allemands contrôlent l’information en zone occupée.

Parallèlement à ses activités, le personnage de Jean Luchaire est dépeint dans tous ses excès, menant grand train à Paris avec sa fille Corinne, vedette éphémère du cinéma classique des années 30, qui connaîtra un triste destin, évoquant celui de Mireille Balin. Comme cette dernière, dont le portrait apparaît furtivement à l’écran, en guise d’hommage ou de présage, Corinne, figure centrale et narratrice du récit, terminera ses jours dans un complet dénuement, comme pour expier des crimes qu’elle n’aura jamais commis…

Une voie sans retour possible

Jouissant d’un budget confortable de trente millions d’euros, Les Rayons et les Ombres diffère grandement d’Illusions perdues dans le ton employé, nettement moins ironique. La mise en scène perd en flamboyance mais gagne en gravité. Plus lourde, plus pesante – les teintes grisâtres et la durée de 3h15 vont dans ce sens –, elle donne le sentiment d’une chape de plomb sur des personnages dont l’humanité ne fait jamais question mais qui se sont engagés dans une voie sans retour possible. Tous deux rongés par la tuberculose, comme pour mieux signifier à l’écran leur implication politico-sociale (d’aucuns évoqueraient la corruption de leurs âmes…), Jean et Corinne Luchaire sont traités à tout moment avec empathie et avec finesse. En cela, le cinéaste se dissocie totalement de ces résistants de la dernière heure – que l’on voit à l’œuvre – toujours plus prompts à lyncher qu’à essayer de comprendre.

 

3,5 étoiles sur 5

 

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

22 commentaires

  1. C’est marrant comme il est facile de refaire l’Histoire 80 ans plus tard ! et de tordre « sa vérité » pour
    la faire aller dans son sens ! Hélas, ce n’est pas si simple que tous ces « témoignages » moralisateurs …

  2. Quand les pacifistes de gauche, Léon Blum en tête ( ‘’Plus A Hitler arme, plus je désarme, comme cela il n’osera pas m’attaquer’’) ont vu que leur politique ne calmait pas Adolphe, ils ont voté un budget de quelques milliards de francs or pour réarmer la France.
    Les ‘’camarades’’ communistes se sont dépêchés de contrer les efforts de réarmement en sabotant les productions.
    Quand les ‘’Cousins Germains’’ sont arrivés sur notre sol, les mêmes saboteurs sont allés collaborer.
    Une défaite se préparant 15 ans à l’avance les causes de celle de 1940 sont à chercher dans le manque de courage des Politiques français, dans l’incompétence du commandement militaire choisi par les Politiques et par la démoralisation du peuple français soumis à ces mêmes politiques.
    C’est drôle, en ce moment j’ai l’impression de vivre la même époque !

    • « en ce moment j’ai l’impression de vivre la même époque ! » ….faut peut-être pas exagérer, on
      voit bien que vous ne l’avez pas vécue cette époque, mais je peux vous dire que les choses
      n’étaient pas si simples et si tranchées ! Sinon, je suis ravi d’apprendre que s’il y a des pacifistes
      de gauche, c’est qu’il y a des pacifistes de droite ? Voilà qui est rassurant !

  3. « une certaine caste journalistique, falsificatrice et faiseuse d’opinions qui sévit toujours actuellement dans ses beaux quartiers de Paris. » Il sont connus, on sait qu’ils mentent, mais le gouvernement continuent à subventionner leur « canards » pour qu’il continuent à mentir. Suppression des subventions aux media qui ne doivent vivre que de leur lectorat ! Sans cette aide complaisante Il y a longtemps que Media Part, Libé, L’Huma et compagnie seraient hors jeu.

  4. Très envie de voir ce film qui tranche avec les daubes subventionnées qui inondent les salles et ne tiennent pas la semaine

  5. Durée de 3:15 ? Alors, sans moi.
    Déjà que je n’aime pas les films qui dépassent 1:30, alors là, c’est totalement rédhibitoire.

    • Encore une preuve supplémentaire qu’il n’est pas d’être gauchiste. Malheureusement l’être humain est borné…

    • Alors Jef, vous ne pourrez rien comprendre à de grands films brillants que sont par exemple « Autant en emporte le vent » ou « Rocco et ses frères ».
      Et oui, la culture ne saurait être négligée comme vous le faites par les gens de l’ex-droite. Cela passe par le cinéma, sans préjugé sur la longueur des films

  6. La France n’a jamais compte autant de résistant qu’aprés la guerre. J’ai la chance de ne pas avoir connu cela.

  7. Il est bon de rappeler qu’avant le 22 juin 1941, jour de l’attaque Allemande contre l’URSS, aucun communiste ou socialiste français n’était résistant. Si on était de gauche, on ne s’attaquait pas à Hitler, allié du camarade Staline.
    Le fin de la guerre et les manipulations qui ont suivi, ont gommé des récits historiques, cette réalité.

    • Ce midi, Michel ONFRAY a « un peu » évoquer cette période bien sombre de l’Histoire de FRANCE ! …
      Certains « dirigeants actuels seraient « comme des poissons dans l’eau » à côté des pétain et autres copains à mitterrand ! …

    • Exact. Il est bon de le rappeler. Idem pour Pétain obtenant ses pleins pouvoirs du gouvernement socialiste français (qui avait auparavant pris l’initiative de déclarer la guerre à l’Allemagne

    • niaiserie: rappelons simplement le socialiste Pierre Brossolette et le réseau du « Musée de L’Homme » en 1940 et, à la même époque, les grandes grèves minières dans le Nord à l’appel des cégétistes. Par contre, il serait intéressant de faire un film sur l’appareil de la SFIO qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain, a dirigé avec le Maréchal à Vichy avec Mitterrand et Bousquet notamment. Cela permettrait de voir que ceux qui parlent aujourd’hui des « heures sombres de notre Histoire » sont issus de ceux qui les ont imposées.

      • Ne mélangez pas tout, les grèves minières du Nord en 1941 sont le résultat d’une politique de retour sur les acquis sociaux de 1936 et une conséquence des restrictions mises en place qui baisse brutalement le niveau de vie et les conditions de vie des mineurs. Ce n’est pas un élan patriotique. Il est vrai cependant que le fait que beaucoup de mineurs étaient d’origine polonaise et s’opposaient au pacte d’acier Hitler-Staline a sans doute joué un rôle.

    • Et bien il y aurait eu Tillon (les mutins de la marine en 1918). Cela ne fait pas beaucoup et il a eu de gros ennuis par la suite avec ses « camarades ». Pour les autres, on ne parlera jamais assez de leur enthousiasme à saboter notre industrie de guerre après la signature du pacte entre les 2 prédateurs et pendant la notre.

    • Vous avez raison ! et le communiste Maurice Thorez est resté planqué en Russie durant la guerre ! ..
      COURAGE …. fuyons !

Commentaires fermés.

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