À la veille de la Révolution française, Pierre Manceron (Grégory Gadebois), cuisinier du duc de Chamfort, perd sa place. Une création culinaire atypique pour l’époque a heurté les papilles d’un convive. Avec l’aide de son fils et d’Emma, son apprentie (Isabelle Carré), notre cuisinier reprend alors un relais de poste et fonde ce qui devient le premier restaurant. Sur fond de comédie romantique en costume d’époque et de lutte des classes, le film d’Éric Besnard, Délicieux, sorti début septembre sur les écrans, fait l’éloge de ce chef cuisinier qui sait servir au plus grand nombre les trésors de la française jusqu’alors réservée aux privilégiés : le clergé et l’aristocratie.

Les cinéphiles esthètes apprécieront les plans qui s’attardent sur les tables où trônent plateaux de fruits exotiques ou lapin tout juste chassé. Sur la table, quelques noix cassées évoquent les natures mortes de Chardin. Les fins gourmets saliveront devant les gros plans des mains de Manceron qui malaxent la pâte avant de découper délicatement de fines lamelles de truffes, la rudesse faisant ainsi place à la délicatesse et l’approximation à la précision.

Si la direction artistique est plutôt réussie, on ne peut pas en dire autant du fond : un indigeste parti pris idéologique gâte la sauce.

On est gavé dès l’entrée. Le film s’ouvre sur le renvoi de Manceron. Après l’avalanche de compliments où chacun y va de son bon mot, l’homme subit l’humiliation. L’amuse-bouche à base de pomme de terre est resté en travers de la gorge d’un convive ? C’est le prêtre, forcément ! L’homme d’Église s’indigne devant ce tubercule terreux destiné aux pauvres, indigne de la bouche d’un représentant du clergé. Les moqueries éclatent. Certes, au XVIIIe, la cuisine française devient un sujet d’érudition, de discussion, de polémiques. Mais devant la camera de Besnard, tout est excessif et le trait d’esprit devient bouffonnerie. Visages trop fardés, perruques sciemment ébouriffées, mouches exhibées avec excès et rires idiots après une soi-disant joute verbale… Le spectateur subit le plagiat du film Ridicule, la morgue en moins.

Mais, surtout, cette scène inaugurale est révélatrice de la vision caricaturale du réalisateur sur la de l’Ancien Régime. D’un côté, le peuple crasseux et miséreux, de l’autre, la caste fermée des privilégiés. Besnard plaque sur la table l’incontournable grille de lecture manichéenne néo-marxiste qu’on nous sert à longueur de film sur l’Ancien Régime.

Évidemment, la réalité historique est bien plus complexe. Avec l’achat des offices anoblissants, l’avènement de la noblesse de la finance, la révolution physiocratique – autrement dit, le développement du capitalisme à la campagne et les paysans propriétaires -, la des trois ordres figés se disloque. La mobilité sociale existe donc, surtout dans le secteur de la gastronomie. Les cuisiniers des grandes maisons mènent des carrières internationales, notamment en Angleterre où l’aristocratie anglaise se les arrache à prix d’or. Manceron aurait pu se vendre outre-Manche sans problème ! La thèse du film sur la démocratisation de la qui, grâce à la création des restaurants, ne serait plus le monopole d’une classe de privilégiés est là aussi contestable. Le film véhicule une réalité tronquée par la mythification révolutionnaire.

Non seulement l’apparition du premier restaurant remonte à 1766, bien avant la Révolution, mais il résulte de la montée en puissance de la petite et moyenne bourgeoisie et non pas d’une réaction anti-aristocratique, comme le laisse penser le film. Le milieu du XVIIIe siècle voit, en effet, l’avènement de mœurs culinaires bourgeoises moins raffinées et plus saines. Ces dernières sont mises à l’honneur par des écrivains à succès comme Rousseau et dans des livres de cuisine comme La Cuisinière bourgeoise, paru en 1746 et qui fut un best-seller pour l’époque.

Bref, pour éviter l’indigestion, il vaut mieux revoir Les Saveurs du palais avec la délicieuse Catherine Frot, un bel à la tradition culinaire française !

 

 

 

26 septembre 2021

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