Editoriaux - Industrie - Société - Table - Videos - 30 avril 2018

“Aujourd’hui, nous sommes les héritiers des lâchetés des gouvernements, des syndicats révolutionnaires et des directions successives de la SNCF”

Grèves à la SNCF, mouvements sociaux à Air France, grogne des syndicats.

Joseph Thouvenel, dirigeant syndical au sein de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), est interrogé au micro de Boulevard Voltaire.

Il dresse un constat, celui de la responsabilité des castes dirigeantes, des syndicats et des directions successives de la SNCF guidés par des intérêts égoïstes dans la dégradation du service public. Le redressement des services publics ne pourra se faire sans retrouver une “France stratège” et un objectif de bien commun.

Il évoque le décès du petit Alfie Evans, dimanche, en Angleterre, symptomatique d’une autre dérive de ces sociétés ultralibéralisées qui conduisent à la marchandisation de l’homme.

L’actualité sociale étant très riche, il sera être difficile d’aborder tous les sujets, mais commençons par la grève de la SNCF et la suppression du statut de cheminots.

La SNCF souffre depuis des années. Il y a trois grands responsables de cette situation : les organisations syndicales, la direction et l’État.
Les organisations syndicales de la SNCF majoritaire sont plutôt des organisations révolutionnaires ou égoïstement corporatistes.
La direction ne fait pas son travail depuis des années. Guillaume Pépy est le président depuis une dizaine d’années. Il est rentré à la SNCF en 1988 comme directeur de cabinet du président de l’époque. Il est dans les instances de direction depuis 1988, à part une brève aventure de 18 mois ailleurs. On constate que l’endettement considérable de la SNCF, c’est-à-dire de 50 milliards pour les uns, 54 pour les autres, augmente de 3 milliards par an. Cela s’est fait sous l’égide de monsieur Pépy. On constate également que le service public ne cesse de se dégrader. Tous ceux qui prennent le RER quotidiennement comme j’essaie de le faire peuvent le mesurer. Tous ceux qui sont en province peuvent aussi le mesurer. Il y a une dégradation, car il y a un manque d’investissement. Nous avons renoncé à s’occuper du matériel. Tout cela s’est fait sous l’égide de monsieur Pépy.
Nous avons enfin des gouvernements successifs qui ont amené et maintenu au poste de direction monsieur Pépy. Si nous étions dans le privé, et qu’un responsable ou un cadre supérieur avait un résultat aussi mauvais, cela ferait longtemps qu’il aurait été licencié pour absence de résultat.
La SNCF est marquée par l’absence de résultats de nos autorités depuis des années. Si nous voulons remettre les choses à l’endroit, la première question à se poser est : que veut-on faire de la SNCF ?
Il y a quelques années, on parlait d’industrie ferroviaire. On avait un projet avec de l’étude sur les nouveaux métiers, sur les nouveaux matériaux, de la recherche et de l’innovation. Aujourd’hui, on nous parle d’entreprise commerciale. Il ne s’agit plus que de commerce. N’est-ce pas un abandon stratégique pour la France ? Voulons-nous retrouver une France stratège ? C’est le rôle du gouvernement. Si c’est le cas, il faut commencer par virer tous les énarques qui sont à la tête de la SNCF depuis des années, et y remettre des ingénieurs. Il y avait auparavant des ingénieurs stratèges qui connaissaient le métier.
Il n’y a pas un statut à la SNCF. On doit regarder les métiers un par un. On ne doit pas traiter de la même façon la comptable du siège de la SNCF, et celui qui va travailler le week-end, les jours fériés et la nuit.
Quel projet pour cette entreprise ? Que veut-on en faire ? Il faut regarder point par point au lieu de dire qu’il faut une stratégie commerciale. Les uns nous disent qu’il faut rester nationalisé, les autres que tout cela doit être privatisé. Je connais des pays où c’est privatisé et où ça fonctionne et d’autres où ça dysfonctionne.

D’après vous, le problème n’est pas tel ou tel statut particulier, mais plutôt une entreprise qu’on a laissé pourrir depuis 25 ans ? Maintenant que la situation est inextricable, on parle privatisation comme-ci c’était une recette miracle…

C’est exactement cela. Aujourd’hui, nous sommes malheureusement collectivement les héritiers des lâchetés des gouvernements, des directions et des syndicats précédents. Il faut remettre le fonctionnement à plat tranquillement. Il y a des gens qui travaillent très bien et très dur à la SNCF. Je connais des cheminots qui font un travail admirable. D’autres travaillent beaucoup moins bien. Cela devrait être remis à plat, loin des idéologies, et en sachant ce que l’on veut faire de cette entreprise.
C’est à l’image de l’ensemble de nos problèmes économiques et sociaux. Regardons la SNCF et Air France.
Un certain nombre de syndicats ont compris le message dominant. Le message dominant est celui de l’égoïsme et de l’hyper-libéralisme. Ils ont compris qu’ils étaient eux-mêmes une petite entreprise. On leur dit tous les jours qu’une entreprise qui réussit est une entreprise qui arrive à faire le maximum de bénéfices avec le minimum d’effort, c’est-à-dire avec le meilleur rendement. Par conséquent, de façon très égoïste, mais dans l’ère du temps, ils se mettent en position d’ultra-libéraux, c’est-à-dire faire un minimum et en tirer un maximum avec cette petite entreprise. Tant qu’on sera dans l’égoïsme ultra-libéral, je ne vois pas pourquoi ce qui serait bon pour une entreprise ou pour les actionnaires ne le serait pas pour les salariés.
Ou alors, on amène une autre notion, celle du bien commun. Dans ce cas, on appelle au débat collectif avec une France qui a une collectivité. Dans ces cas-là, c’est autre chose. Chacun est alors un élément du collectif, avec certes des intérêts personnels, mais aussi le devoir de se projeter pour le bien commun. Chacun peut alors se rappeler qu’il est l’héritier de l’effort des générations précédentes et qu’il a le devoir de porter pour les générations suivantes quelque chose de bien et de mieux qui corresponde au pays.
Tant qu’on n’osera pas aborder les choses de cette façon-là, il est logique et normal que chacun développe son égoïsme. Ce n’est pas bien, mais c’est logique dans l’idéologie dominante. Je ne vois pas pourquoi on ferait autrement.

Emmanuel Macron, qui incarne cet hyper-libéralisme-là, a lancé depuis quelques mois un vent de réformes, fruits de la réflexion autour du thème de la Start-up nation.
L’ultra-libéralisme et le bien commun sont-elles deux notions compatibles ?

La première question est de savoir ce qu’est une réforme.
Les choses n’ont pas à être figées. Les droits acquis ne sont ni bien ni mauvais. Il faut regarder s’ils doivent évoluer ou être conservés s’ils sont bons pour l’ensemble de la société et pour les salariés. La réforme pour la réforme s’appelle de l’agitation. Cela n’est jamais bon. Regardons donc réforme par réforme, s’il s’agit d’agitation, ou si c’est bon ou mauvais pour le pays.
Emmanuel Macron est dans la com. La com c’est l’immédiaté. Il faut bouger, présenter, faire des plans de com…
On nous a ressorti le camarade Borloo qui est très intéressant et qui nous fait encore un truc. Il veut régler le problème des banlieues à coup de milliards. Il nous a déjà fait le coup il y a quelques années. Dans quelques mois, nous aurons oublié et dans 5 ans, on nous refera un plan com. Oublions tout cela !
L’action d’Emmanuel Macron est-elle utile pour le pays ? Nous ne pourrons en juger que dans la durée. Je veux voir point par point. Faire évoluer un certain nombre de choses, comme des statuts, y compris dans la fonction publique, pourquoi pas ? Mais quels statuts ? Pourquoi ? Comment ? En toute équité.
Le premier statut que j’aimerais voir évoluer, c’est le statut de la classe dirigeante et dominante qui s’auto-reproduit en sortant de l’ENA et qui occupe tous les postes à responsabilité sans prendre un seul risque. Il faudrait le faire évoluer. On ne peut pas demander aux petits, on ne peut pas demander aux salariés d’être actifs, de bouger et de prendre des risques quand à l’étage très très très au-dessus aucun risque n’est pris. On sort de l’ENA, on fait les cabinets ministériels, on se met par copinage à la tête des grandes entreprises et on a surtout pas le risque de se retrouver en fin de mois à découvert ou de ne plus avoir de boulot. Je pense que l’exemple doit venir d’en haut. Il faut arrêter de demander aux petits de faire des efforts alors qu’à l étage au-dessus, on n’en fait pas. L’exemple doit venir d’en haut.
Commencez à ne plus vous auto-protéger et vous verrez que les salariés français qui sont tous sauf des imbéciles auront compris le sens de l’effort si on est aussi dans un engagement collectif pour autre chose qu’un chiffre d’affaires, c’est-à-dire pour construire un pays.

Deux bébés ont fait l’actualité en Grande-Bretagne. Le petit prince Louis et le petit Alfie Evans.
Que pensez-vous de l’affaire du petit Alfie Evans ?

En tant qu’organisation syndicale, nous n’avons pas pris de position là-dessus. Mais je suis aussi Joseph Thouvenel. Je peux dans ce cadre donner un point de vue. Je suis absolument révulsé et choqué par ce qui s’est passé en Grande-Bretagne et par ce qui se passe dans un certain nombre de pays.
Voilà un enfant atteint d’une maladie rare. Quelle est l’autorité sur un enfant dans un pays libre ?
Ce sont les parents. Les parents demandent à ce que leur enfant soit chez eux ou dans un hôpital. En Italie, on leur offre une place en hôpital et une autorité de l’État refuse la liberté de choix des parents de faire soigner leur enfant où ils veulent. Nous ne sommes pas dans un pays libre en Grande-Bretagne. La preuve est donnée. C’est une étatisation comme on est d’ailleurs en train de le connaître chez nous.
Il n’y a qu’à regarder les lois dans notre pays qui avancent. Un couple n’a plus la liberté de choix pour prendre un congé parental. S’il veut la durée totale, il faut obligatoirement qu’il soit partagé entre l’homme et la femme. L’État vient donc décider à notre place de ce que nous avons envie et pouvons faire. On nous dit que nous sommes citoyens et capables de voter et de savoir qui va nous gouverner, mais nous sommes incapables de gouverner nous-mêmes notre vie en décidant de ce qui est bon ou de ce qui n’est pas bon avec notre marge d’erreur. On le vit de façon caricaturale avec cette affaire.
C’est aussi le sens du respect de la vie et du respect du plus faible qui est en jeu. Sans doute que cet enfant sera mort, mais il ne le serait peut-être pas en lui débranchant l’appareil respiratoire. On a condamné un enfant à mort. C’est une abomination totale ! Ces gens-là ne sont pas civilisés. La civilisation, c’est prendre en compte le plus faible. Et dans ce cas-là, on ne prend plus en compte le plus faible. L’hôpital dit que cela aurait coûté très cher. Quel est le prix de la vie ? Surtout dans le cas de figure présent, les Italiens avaient dit qu’ils le prendraient en charge.
C’est très inquiétant et cela me révulse. Quand on commence à considérer le prix de la vie et qu’on commence à dire qu’on peut acheter et vendre un être humain et notamment un enfant ou que pour raisons budgétaires, on peut lui enlever son appareil respiratoire, comment va-t-on traiter les salariés demain ? Et bien de la même façon, comme une marchandise.
Mon engagement syndical est exactement là ! Lutter contre la marchandisation de l’humain, quels que soient l’âge et la condition, maigre, grand, adulte, à l’autre bout de la planète ou chez nous.

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