Editoriaux - International - 4 mars 2019

Algérie : ce qui se cache derrière la crise…

Ironie de l’histoire : en 2019, l’Algérie n’aura jamais été aussi française. La faute à une histoire commune mal digérée : d’un côté, le complexe du colonisateur et, de l’autre, celui du colonisé.

En France, on s’angoisse ainsi de l’arrivée de millions de réfugiés algériens, à la faveur des manifestations actuelles. En Algérie, on s’inquiète aussi de voir une jeunesse rêver d’un meilleur ailleurs, alors qu’il y a tant à faire sur place. Selon Le Figaro, nos autorités temporisent, non sans raison : “Un risque minimisé par le Quai d’Orsay, [qui] rappelle qu’au plus fort de la répression pendant la crise des années 1990, les Algériens n’avaient pas quitté le pays en masse.”

D’autres évoquent encore le « spectre syrien ». “Malheureuse comparaison”, titre El Watan, quotidien algérien francophone de référence, en son éditorial du 3 mars dernier. Il est un fait que le « printemps arabe » damascène a épargné la rue algéroise. Plus finaud, L’Orient-Le Jour, son équivalent libanais, décrypte, un jour après : “La survie du régime. C’est tout ce qui compte au final. Peu importe les moyens, peu importe le ridicule de la situation.”

Nous voilà au cœur du sujet. Et le même journal d’affiner le diagnostic : “L’Algérie n’échappe pas à la règle. La grande majorité des pays arabes est dirigée par des régimes autoritaires, voire autocratiques. On peut les diviser en trois catégories. Les régimes dictatoriaux dont le pouvoir repose (pour l’instant) sur un modèle viable [Arabie saoudite, NDLR]. Les régimes dictatoriaux faillis, mais dont le pouvoir est devenu trop fragile pour assurer leur survie. [Libye, NDLR] Et les régimes dictatoriaux faillis, mais dont le pouvoir demeure solide. Ces derniers sont les pires.” L’Algérie, dont les rentes gazières et pétrolières permettaient d’assurer, jusque-là et bon an mal an, un semblant de quiétude sociale ? Oui. Un peu comme l’Égypte, tributaire d’une autre rente, versée par l’Amérique, lui permettant d’entretenir une armée connue pour avoir perdu toutes ses guerres, mais imbattable tant qu’il s’agit d’assiéger Gaza. Au Caire, il y eut aussi une autre révolte populaire, un président vieillissant (Hosni Moubarak), sacrifié. Un autre démocratiquement élu dans la foulée (Mohammed Morsi), et renversé ensuite, de manière assez peu démocratique. La « survie du régime », une fois de plus.

Comment ces terres d’Orient en sont-elles arrivées à un tel degré de déshérence ? La réponse est peut-être à trouver dans le dernier essai de Jean-Pierre Filiu, Généraux, gangsters et jihadistes. Pour résumer la thèse de cet orientaliste, on dira que, depuis leurs débuts, les empires musulmans ont eu à faire avec les mamelouks, ces esclaves chrétiens, recrutés dès le plus jeune âge pour constituer la garde prétorienne des régimes en question. Et que ces reîtres en ont souvent pris à leur aise, n’hésitant pas à bousculer les régimes auxquels ils devaient l’essentiel de leurs privilèges.

Leur dernière victime en date ? La Nahda, mouvement de renaissance culturelle, intellectuelle et politique, ayant revivifié le monde musulman, à la fin du XIXe siècle, alors que la tutelle ottomane relâchait son emprise et que celle de l’Europe commençait à se faire sentir. Les intellectuels nationalistes furent happés dans des partis uniques de type Baas, les Frères musulmans mis en prison et les salafistes relégués aux utilités. D’où ces camarillas de généraux aux étoiles toutes plus fantaisistes les unes que les autres ayant fait main basse sur les richesses de leurs pays respectifs.

Pour complaire à l’Occident honni, la plupart font assaut de « laïcité ». Pour soutirer des millions de dollars à ce même Occident, afin d’assurer une lutte de circonstance contre un « islamisme » dont Kamel Daoud, grand intellectuel algérien, à propos de laquelle il rappelle sans cesse : “Les djihadistes sont les enfants des dictatures, pas des révolutions.”

Toujours à en croire Jean-Pierre Filiu, il ne sert à rien de lutter contre les conséquences du désastre tant qu’on en ignore les causes. Ces dernières ont à la fois pignon sur rue et raison sociale. Soit cette indéboulonnable caste d’autocrates dont Abdelaziz Bouteflika est longtemps resté l’un des représentants les plus emblématiques, avant d’en devenir le caricatural emblème.

Il y a là de quoi ample matière à réflexion.

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