Trente-deux intellectuels – j’en estime certains – ont publié une tribune collective concernant la terrifiante affaire dont a été victime et pour laquelle a été mis en examen.

Ils exigent que ce crime soit jugé et préviennent : « L’assassin de Sarah Halimi ne doit pas échapper à un procès » (Le Figaro).

Je pourrais me contenter de renvoyer à mon billet du 19 juillet 2018 : « Kobili Traoré a-t-il le droit d’être irresponsable ? »

Ou bien, avec un zeste de démagogie, me demander : mais de quoi donc se mêlent-ils ? Ont-ils un savoir, des lumières décisives sur cette procédure criminelle et les obscurités psychologiques et psychiatriques qui demeurent et vont imposer un arbitrage au magistrat instructeur ?

Bien sûr que non.

On sait qu’une première expertise – sous l’égide de l’incontesté expert qu’est Daniel Zagury – a conclu à une atténuation de responsabilité et que les deux dernières, sous une forme collégiale, ont déclaré Kobili Traoré pénalement irresponsable.

Au risque de proférer des banalités – mais, en matière judiciaire, elles ne sont jamais inutiles -, l’irresponsabilité d’un criminel n’est pas une offense infligée à la famille de la victime, pas davantage qu’une conception trop libérale de l’État de droit. Elle est, au contraire, un socle fondamental de ce dernier qui interdit qu’on juge les « fous » selon le sens commun comme s’ils étaient totalement ou partiellement équilibrés.

À partir de ce constat qui dépasse même l’humanisme abstrait pour toucher le cœur de notre humanité et de son identité, on pourrait considérer que la cause est entendue et que ces intellectuels se sont égarés sur un chemin qui ne leur autorise pas le moindre sentiment de supériorité conceptuel et/ou éthique.

Reste que, dorénavant, nous pouvons, nous aussi, citoyens, réfléchir sur l’alternative que le juge d’instruction aura à trancher mais à propos de laquelle nous sommes libres de formuler ou non une appréciation « banale » sans incidence sur son indépendance. Notre avis ne comptera pas mais nous avons le droit de le donner à partir des seuls éléments médiatiques qui nous ont été communiqués.

Ainsi, la pétition de ces 32 intellectuels peut s’analyser simplement comme une préférence pour la thèse de la responsabilité pénale atténuée.

Je relève qu’elle est contredite majoritairement.

Je note également – c’est un point central – une interrogation fondamentale des auteurs de la tribune : « En France, aujourd’hui, être juif serait-il une incitation au meurtre pour des déséquilibrés psychiatriques ? S’agit-il de préparer l’opinion à une réinterprétation de la dizaine d’assassinats de français juifs par des islamistes ? »

J’ai envie de leur retourner la question et ma crainte est inverse. Ce n’est pas la première fois qu’elle surgit et quelques procédures ont déjà fait apparaître qu’il serait inconcevable de déclarer irresponsable, pénalement, l’auteur d’un crime dont la victime était juive.

Comme si l’antisémitisme était une circonstance à ce point accablante qu’elle interdirait de scruter les tréfonds d’un être afin de déterminer sa rationalité criminelle ou son délire total ou partiel lors de l’action. Comme si cette irresponsabilité était une manière de dénier la gravité de la transgression et la malfaisance de l’antisémitisme.

Alors que cette absence de responsabilité pénale est tout simplement, tout tragiquement l’expertise d’un « je » totalement dépossédé de soi et de sa liberté lors de la commission du pire.

Pour les Français juifs assassinés par des islamistes, le pessimisme orienté de ces intellectuels ne me paraît pas davantage lucide. Sauf à poser comme une pétition de principe qu’un islamiste meurtrier n’aurait pas le droit d’être qualifié d’irresponsable pénal de manière distincte puisque la nature même de son acte criminel serait la démonstration éclatante d’une folie mais forcément lucide et responsable.

Je conçois l’angoisse qui, pour échapper aux effets d’une psychiatrisation extrême, revendiquerait le plus possible, et sans véritablement discriminer, la comparution systématique devant les assises des crimes dont les victimes sont juives. Ce serait une aberration au regard de l’État de droit et une régression de civilisation.

La parole de ces 32 intellectuels à la fois respectables et extrêmes n’est pas d’évangile. Ils n’ont rien à exiger. Je leur suggère de faire comme moi. D’attendre la décision du magistrat instructeur et les suites de la procédure.

Et d’accepter l’idée qu’ils ne sont pas les seuls à avoir été horrifiés par la mort de Sarah Halimi.

Mais qu’un Kobili Traoré irresponsable pourtant traîné aux assises serait le degré zéro de la Justice et une honte pour les valeurs qu’ils défendent.

Extrait de : Justice au Singulier

9 avril 2019

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