Editoriaux - Histoire - 4 janvier 2019

L’autre Drouet

« Lénine, relève-toi, ils sont devenus fous », chantait Michel Sardou. Nous sommes prêts à excuser sa naïveté parce que c’est Michel Sardou, qu’il chantait bien et qu’il n’avait pas encore lu Stéphane Courtois. Il ne savait pas que Lénine était déjà fou, son idéologie mortifère et que sa théorie révolutionnaire portait en elle Staline et ses millions de morts. Comme Robespierre et la Révolution française.

Certes, l’Histoire ne repasse pas les plats mais l’ignorance est tenace et la bêtise têtue. La révolte des gilets jaunes a des allures de déjà-vu. Cette révolution de 1789, le roi d’alors ne la voyait pas venir, les opportunistes de tous ordres espéraient l’utiliser dans le sens de leurs intérêts que l’on appelait privilèges et la révolte fiscale ne tardait pas à devenir une révolution politique puis sociale. La Terreur fut inscrite à l’ordre du jour… le « vortex », selon Benjamin Franklin, ou comment, après avoir fait croire au peuple qu’il était libre et souverain, on excite sa violence pour mieux le mater.

Nos naïfs d’aujourd’hui découvrent peu à peu, avec l’affaire des gilets jaunes, ce qu’est un processus révolutionnaire. Comment il jaillit, croît et échappe à tout contrôle.

Le parallèle se poursuit jusque dans l’homonymie : un Drouet s’immisce dans cette nouvelle page d’histoire révolutionnaire.

Jean Dutourd disait, à propos du Drouet de 1791, que la Révolution française était une affaire de dyoptrie. Si Jean Baptiste Drouet avait été myope, il n’aurait pas reconnu Louis XVI sur la pièce que celui-ci s’était senti obligé de donner pour payer son verre à Sainte-Menehould. Il n’aurait pas fait envoyer un coursier à bride abattue, au devant, prévenir que le roi arrivait et nul n’aurait arrêté Louis XVI et sa famille à Varennes.

Seulement, Drouet avait une bonne vue. Et il fut récompensé. Député de la Marne à la Convention dès septembre 1792, il va épouser la tendance dure des conventionnels, tendance montagnarde, et, le 2 juin 1793, il agressera au pistolet un confrère en pleine assemblée avec quelques enragés de son espèce aux noms qui sonnent comme Robespierre et Turreau. Pour le seul motif que ce député d’Ille-et-Vilaine, Lanjuinais, s’opposait à la Commune insurrectionnelle. On gagnait ses galons, à cette époque, en menaçant de mort ses collègues dans cette même assemblée qui se voulait la représentation de la nation, l’accoucheuse des droits de l’homme.

On guillotinait en chansons, on accrochait les têtes aux piques, on coupait les seins et on exhibait les organes génitaux de la princesse de Lamballe dans ce temps de la douce France révolutionnaire. De quoi donner des leçons de démocratie à Daech !

Cela ne gênait personne. Certainement pas Drouet, qui partit répandre cette bonne nouvelle à l’étranger avant d’être arrêté par les Autrichiens et échangé (ironie du sort) en 1795 avec d’autres compères contre la fille de Louis XVI.

La scène du 2 juin 1793 immortalisant Drouet pointant son arme dans le cou de Lanjuinais est encore à l’honneur à l’Assemblée nationale en 2019. Le tableau de Charles-Louis-Lucien Muller y figure toujours parmi les scènes de la vie parlementaire fondatrices de notre République !

Pourquoi s’étonner de ce dont elle accouche aujourd’hui ?