Un tombeau chrétien vieux de 1700 ans rappelle l’histoire oubliée de la Turquie

Dans le caveau, une fresque intacte présente Jésus en Bon Pasteur, l’un des premiers symboles chrétiens avant la croix.
© SALIHA NUR KOKSAL / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP
© SALIHA NUR KOKSAL / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP

Dans les collines anatoliennes qui entourent Iznik, l’antique Nicée, une découverte archéologique majeure est venue récemment enrichir notre compréhension des premiers temps du christianisme. À quelques kilomètres de cette ville où, en 325 après J.-C., se tint le premier concile œcuménique, des archéologues ont mis au jour des fresques paléochrétiennes exceptionnellement bien conservées et dissimulées dans un tombeau souterrain. Cette peinture représente Jésus sous les traits du Bon Pasteur, bien avant que la croix ne s’impose comme symbole universel de la foi chrétienne. À travers cette image, c’est toute une histoire qui se dévoile, celle de la représentation d’un Christ proche des hommes, protecteur de ses fidèles dans un monde romain encore hostile au christianisme, mais également celle d'une contrée aujourd'hui terre d'islam.

Le Bon Pasteur romanisé

Le site, situé dans la nécropole de Hisardere, est daté du IIIe siècle, une période durant laquelle les chrétiens de l’Empire romain vivaient encore sous la menace de persécutions. Ils devaient alors pratiquer leur foi en secret, dans des lieux discrets, loin du regard des autorités impériales. À l’intérieur de cette chambre funéraire, creusée à environ un mètre sous terre, la figure du Bon Pasteur se déploie sur le mur principal. Le Christ y apparaît jeune, imberbe, vêtu à la romaine, portant un agneau sur ses épaules, symbole de la brebis égarée que le berger ramène au troupeau. Cette représentation renvoie bien sûr directement à l’Évangile selon Jean où il déclare : « Je suis le bon berger. Je connais mes brebis et elles me connaissent », soulignant la protection et l’amour du Christ pour les Hommes.

Dans l’art paléochrétien, ce motif est fréquent, notamment dans les catacombes de Rome. Il permettait aux croyants d’exprimer leur foi de manière discrète, à une époque où les symboles chrétiens explicites pouvaient être dangereux. Ici, le Bon Pasteur devient aussi une figure d’espérance face à la mort.

D’autres symboles et découvertes

D’autres éléments décoratifs complètent l’ensemble des fresques du caveau, comme des dattiers. Cet arbre, capable de prospérer dans des régions hostiles, était alors associé à la résilience, à la vie éternelle et à la victoire du Christ sur la mort.

À l’intérieur du tombeau ont également été retrouvées les dépouilles d’un enfant et d’un couple adulte, ces derniers semblant avoir été représentés sur les parois. Leur apparence et leurs vêtements finement détaillés indiquent qu’ils appartenaient sûrement à l’aristocratie locale. Assez fortunés, ils purent ainsi faire aménager ce caveau orné de ces magnifiques fresques, signe de leur statut social. Les corps étaient enveloppés dans un linceul richement brodé, dont ne subsistent aujourd’hui que quelques fils d’or, précieux témoins de la splendeur passée mais également pratique peu répandue à l’époque.

L’ensemble de ces découvertes illustre ainsi la transition progressive des esprits et des pratiques funéraires dans les temps du Bas-Empire romain. Elles révèlent un glissement subtil entre les conceptions païennes de l’au-delà et les nouvelles croyances chrétiennes.

Le christianisme anatolien

L’Anatolie, correspondant en grande partie à l’actuelle Turquie, fut l’un des principaux berceaux du christianisme. Dès le Ier siècle, les apôtres et les premiers convertis parcoururent ces terres, parmi lesquels saint Paul, originaire de Tarse, et saint Jean, installé à Éphèse. Ces derniers fondèrent alors de nombreuses communautés chrétiennes et diffusèrent le message du Christ dans toute la région.

Des villes comme Antioche, Éphèse ou Smyrne devinrent ainsi rapidement des centres importants dans le développement du christianisme primitif. Elles figurent d’ailleurs parmi les célèbres « Sept Églises de l’Apocalypse » mentionnées dans le Nouveau Testament, témoignant de l’importance de l’Anatolie dans l’esprit même des Évangélistes.

Iznik elle-même, anciennement Nicée, joue également un rôle majeur dans l’histoire du christianisme lorsqu’en 325 l’empereur Constantin y convoqua un concile réunissant les principaux évêques de l’Empire. Ces derniers y débattirent des dogmes de l’Église et rédigèrent le célèbre Credo de Nicée, ce texte fondateur qui structure encore aujourd’hui la foi de nombreuses Églises chrétiennes. La ville conserve des vestiges remarquables postérieur à cette période, comme l’église Sainte-Sophie, à ne pas confondre avec la célèbre basilique de Constantinople. Cette dernière fut édifiée au VIe siècle par l’empereur Justinien, mais transformée en mosquée après la conquête ottomane au XIVe siècle.

Cet héritage chrétien se maintint durant toute la période byzantine et l’orthodoxie. Cependant, l’arrivée des Turcs seldjoukides au XIe siècle, puis la disparition de l’Empire byzantin au XVe siècle, transformèrent profondément la région. Progressivement, l’islam s’imposa comme la religion dominante de la contrée, reléguant le christianisme au statut de minorité et voilant peu à peu la mémoire de ses profondes racines locales.

Fort heureusement, à travers la découverte du tombeau de Nicée, c’est tout un pan de l’histoire chrétienne de l’Anatolie qui refait surface, rappelant que cette terre, aujourd’hui majoritairement musulmane, fut autrefois un cœur battant du christianisme naissant.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

22 commentaires

  1. Pour connaitre le futur de l’occident il n y a qu’à lire l’histoire de ces régions, chrétiennes à l’origine et islamisée par la violence. Pour l’occident ce sera en partie sans violence mais par la démocratie qui permettra à l’Islam de prendre le pouvoir doucement mais surement dans nos contrées des droits de l’homme.

  2. Il est vraimeny navrant de constater qu’une religion en remplace une autre, c’est à croire qu’en vingt siècles, l’homme n’est pas devenu plus intelligent. En effet, si c’était le cas, il aurait renvoyé dos à dos ces religions qui ne valent pas mieux une que l’autre. Qui peut dire combien de massacres ont eu lieu au nom de la religion ? toutes excluent ceux qui ne font pas partie de leur secte.

  3. Progressivement, l’islam s’imposa comme la religion exclusive de la contrée. L’Islam, déclaré unique religion par ses pratiquants, ne peut être réduit à une simple religion dominante de la contrée,

  4. On connait tout de même Saint Nicolas Evêque dans l’actuelle Anatolie turque mais c’est plus tard dans l’histoire.

  5. En plus de ces villes liées au christianisme des origines, Antioche, Éphèse ou Smyrne, ne pas oublier la région de la Cappadoce riche de centaines d’églises byzantines, chapelles, oratoires, monastères, aux fresques souvent lapidées et détériorées par des musulmans ignares. L’épître aux Cappadociens, celle aux Galates (qui vivaient où se situe l’Istanbul actuelle), celle aux Ephésiens (saint-Paul vécut 2 ans à Ephèse), témoignent toujours de l’importance de cette contrée dans la progression géographique du christianisme des origines. Les musulmans islamistes savourent toujours les victoires militaires sur les chrétiens (notamment 1453) et fêtent ce qui leur apparaît comme la suprématie de l’islam sur le christianisme. Erdogan met en scène, chaque année, la victoire de la prise de Constantinople et alimente la haine contre les chrétiens.

  6. Et oui…avant Erdogan, il y eut Byzance, l’empire romain d’Orient et Constantinople (qui n’est Istanbul que depuis peu)…une domination chrétienne qui s’étendait d’ailleurs à tout le Maghreb…

    • Oui, de l’ Ecosse au golfe persique et du Portugal à la Crimée. Le tour de la Mare Nostrum… Et ce faisant, on constatera que notre religion est née au « moment » de l’Empire Romain avec l’accession au trône de son premier empereur.

  7. Merci à EdM mais : au lieu de la phrase « l’islam s’imposa comme la religion dominante de la contrée » j’aurais préféré la vérité :  » l’islam imposa sa religion par la guerre, le massacre, la persécution, là où le christianisme avait conquis les âmes par l’Amour christique »

    • Et que dire des massacres par les chrétiens?… Croisades, inquisition…etc…Ne voyons pas que la paille dans l’oeil du voisin.

    • Merci pour ce rappel et cette mise au point sur la vérité. Seule la violence et la soif de pouvoir autoritaire ont entraîné des guerres et des invasions incessantes de ces barbares islamistes fanatisés par de faux prétextes idéologiques. Heureusement qu’il y eut des résistants ( Roncevaux, Lepante, Vienne, etc..) pour préserver la paix en Europe. Jusqu’à aujourd’hui. Il ne s’agit ni de Dieu ni de religion, mais de bêtise des Ottomans, ou d’autres barbares, de croire que la violence permet tout. Notre civilisation chrétienne a prouvé le contraire!

  8. Ayant pus allez visité la Capadocce il y a quelques années avec mon épouses , nous avons été émerveiller devant ces églises des premiers temps du christianisme , taillé dans ce qui reste des éruptions volcanique qui a façonner la Capadocce ; certaines hélas ont été masquander par les musulmans lors de l’invasion de la Turquie en 1453.
    Espérons que l’islamiste Erdogan ne la fasse pas démolir par ses troupes d’intégriste sous ses ordres.

      • J’entends souvent cette expression « terre d’Islam » mais je n’entends jamais parler de « terre chrétienne ». Bizarre, non ?

    • La grand-mère d’Erdogan était une grecque pontique (génocidés en 1919, après les arméniens). S’il autorise les fouilles, ce n’est probablement pas pour détruire, tout au plus les découvertes auront droit à son mépris

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