[UNE PROF EN FRANCE] Deux siècles après Diderot, l’école n’a pas fait reculer la barbarie
En 1773, Denis Diderot (1713-1784) se rendit à Saint-Pétersbourg à l’invitation de Catherine II, qui souhaitait l’entretenir de réformes éducatives et administratives. De retour en France, il rédigea pour l’impératrice un ensemble de textes, connus sous le titre de Mémoires pour Catherine II, parmi lesquels Des écoles publiques et le Plan d’une université pour le gouvernement de Russie (1775-1776). L’impératrice lui avait demandé un plan d’études « depuis l’abécédaire jusqu’à l’université » : elle voulait une architecture complète de l’instruction publique.
Diderot conçut alors un système hiérarchisé et rationnel : au bas de l’échelle, des écoles élémentaires ouvertes à tous ; au sommet, une université divisée en facultés. L’enseignement doit être laïque, progressif, fondé sur l’observation et l’expérience. Les sciences précèdent les langues ; la physique, la géométrie, l’histoire naturelle et la morale tiennent une place centrale. Il faut, écrit-il, « commencer par l’intelligence des choses avant d’apprendre les mots ». L’éducation n’est plus un privilège mais un instrument de gouvernement : un peuple instruit devient selon lui plus paisible, plus laborieux, plus apte à se gouverner lui-même. C'est toute la théorie du Progrès qui s’exprime.
Cette conviction se condense dans une formule célèbre : « Instruire une nation, c’est la civiliser ; y éteindre les connaissances, c’est la ramener à l’état primitif de barbarie. »
Toute la pensée éducative des Lumières s’y résume. L’instruction universelle devait conduire au règne universel de la raison. L’homme éclairé était supposé le même sous toutes les latitudes ; les particularismes, des accidents appelés à disparaître sous l’action du savoir. En diffusant la connaissance, on croyait élever l’humanité entière à un même niveau de rationalité, d’ordre et de vertu. Et l'école devait être l’instrument privilégié de ce rêve utopique.
Or, deux siècles plus tard, l’école n’a pas fait reculer la barbarie. Loin d’être toujours un lieu de civilisation, elle devient parfois un creuset où la barbarie fleurit et fanfaronne. La promiscuité induite par des salles de classe et des cours de récréation où les élèves sont livrés à eux-mêmes ou encadrés par des adultes mal formés, démunis ou lâches transforme l’espace scolaire en champ clos, terrain de jeu pour la violence, la sournoiserie, l’humiliation. Là où Diderot imaginait l’apprentissage du Vrai et du Juste s’étend un désordre qui confond liberté et laxisme, diversité et tribalisme.
L’école, au lieu de civiliser, reflète désormais la fragmentation du monde : elle reproduit les divisions sociales, les affrontements identitaires, la perte du langage commun. Mais, surtout, elle laisse s'exprimer une cruauté première, une violence instinctive, car elle ne s’autorise plus à exercer sur les enfants la contrainte nécessaire qui seule peut les libérer de leurs bas instincts et juguler leur égoïsme. Loin du règne universel de la raison, le rêve de Guizot et de Victor Hugo s’y dissout chaque jour davantage dans le verbiage hypocrite, la déraison et l’individualisme jouisseur.
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24 commentaires
Diderot comme d’Alembert, Voltaire et bien d’autres sont aujourd’hui de parfaits inconnus pour ceux qui façonnent nos institutions éducatives. Pour les élèves ,hélas aussi et bien évidemment. Au moins ils sauront tout sur le Zizi, était-ce vraiment l’essentiel ou le rôle des parents ?
Rien à redire : Nickel ( on est en France, non ?)