Un voyage dans le temps : 300.000 kilomètres de voies romaines cartographiés
Mis en ligne il y a quelques jours, itiner-e.org est un véritable « Google Maps » des voies romaines, réalisé par une équipe d’archéologues sous la direction de Tom Brughmans, archéologue à l’université d’Aarhus (Danemark). Ils ont compilé les publications scientifiques, les bases de données épigraphiques, en particulier celles des bornes kilométriques, les cartes anciennes (parmi lesquelles la célèbre Table de Peutinger) et l’imagerie satellitaire.
Grandes et petites voies
Un travail de bénédictin qui restitue le réseau routier de la moitié du IIe siècle après J.-C. et double le kilométrage de voies romaines habituellement admis - avec quelques incertitudes aux marges de l’Empire. 300.000 kilomètres, donc, qu’il ne faut pas imaginer intégralement pavés comme les voies romaines des livres d’histoire. L’ingénierie complexe, donc coûteuse, était réservée aux grands segments, équivalents de nos autoroutes et filant autant que possible en ligne droite. Ils étaient financés par Rome.
Le réseau routier secondaire était financé par les autorités locales. Mais il ne saurait être dissocié des voies principales auxquelles il était lié. Sans être aussi poussé techniquement, il était plus qu’un simple chemin de terre : la voie était « généralement empierrée (par empilement de couches successives liées ou non au mortier) », avec une surface bombée envoyant l’eau dans les fossés latéraux. Surtout - gage de qualité -, ce réseau routier était régulièrement entretenu.

Gros plan sur les voies romaines (en orange) autour d'Angers.
De Trébizonde à Glasgow
Grâce au numérique, le site itiner-e.org propose diverses options. Vous pouvez, à la carte brute, ajouter les frontières actuelles, les toponymes d’aujourd’hui, le réseau routier contemporain. Comme sur n’importe quelle « map » ou application de voyage, le site vous permet de préparer votre déplacement Romano more (à la romaine). Mettons que je parte de Juliomagus (Angers) pour aller à Autricum (Chartres). Le calculateur m’indique que cela représente 52 heures de marche - en gros, une dizaine de jours. Dans une carriole tirée par un âne, il me faudra plus de temps, mais ça sera moins fatigant. À cheval, j’y serai en 4 jours.
Combien d’autres voyages sont possibles ? On se complaît à rêver sur ces routes qui menaient jusqu’à Trébizonde, au bord de la mer Noire, jusqu’à Ouargla, dans le désert algérien où la voie le cédait au sable, ou encore jusqu’en Écosse… L’Empire romain s’est établi et s’est administré grâce à ce réseau routier qui permettait le déplacement rapide des armées et des fonctionnaires. Et si les voies romaines facilitèrent, in fine, les invasions barbares et la destruction de l’Empire, il reste que grâce à ces routes, « les pas des légions avaient marché pour lui », selon le beau raccourci de Péguy.
Mémoire longue
Quand on superpose le réseau routier actuel aux voies romaines, il est frappant que peu de tracés se sont perdus à travers les siècles. Plus souvent qu’on ne croit, on suit un chemin vieux de deux mille ans. En fait, bien davantage : comme l’écrivait André Pelletier, « le réseau routier gallo-romain bénéficia des antécédents préhistoriques et celtiques et se surimposa, dans beaucoup de cas, à des tracés plus anciens ».
Rapprochons cela de cet Allemand dont nous parlait récemment Éric de Mascureau, lequel Allemand se trouve vivre dans son village de Basse-Saxe à quelques kilomètres de là où furent enterrés ses ancêtres il y a trois mille ans. L’idée d’un monde fluide et sans identité autre que celle qu’il se crée à l’instant ex nihilo va à l’encontre des réalités charnelles, y compris dans leur dimension routière. Nous marchons et roulons sur des routes dessinées par nos très lointains ancêtres. Elles ont contribué à former les paysages que nous traversons. Notre enracinement passe aussi par ces voies millénaires.
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9 commentaires
17ème et 18ème siècle. Ce qui reste très vieux.
Article tout à fait passionnant, merci M. Martin! Les routes sont les artères du corps qu’ est un Etat civilisé et Rome l’ avait bien compris.
La conquète romaine des Gaules s’ est faite en deux temps, d’ abord la future « province romaine » ou Narbonnaise pour relier l’ Italie à l’ Espagne pendant la guerre civile avec Pompée puis vers Lyon (exclue, la province allant jusqu’ à Vienne) future capitale des Gaules via le sillon rhodanien d’ une part, jusqu’ à Toulouse d’ autre part (l’ itinéraire le plus court pour relier via la vallée de la Garonne la Méditerranée à l’ Atlantique).
Les romains en s’ alliant aux Eduens stratégiquement établis en Bourgogne actuelle prolongèrent l’ axe Saone-Rhone vers le nord est et la trouée de Belfort pour rejoindre la vallée du Rhin. Vers le nord ouest à travers le modeste plateau de Langres ils rejoignent la vallée de la Seine.
Le problème principal, c’ était les montagnes qu’ ils contournaient si possible ou allaient au plus simple (haute vallée de la Durance par exemple, dont se servira Hannibal pour faire passer ses éléphants!). J’ ai lu quelque part que, fort curieusement, les romains utilisaient peu les lacets qui adoucissent les pentes…
On retrouve de nos jours les principaux points de jonction des grandes autoroutes (Beaune, Orange, Narbonne etc) qu’ à l’ époque romaine, idem pour les TGV (Dijon à la place de Beaune) et c’ est assez fascinant…
Bravo pour ce travail, à Chanac en Lozère il y avait des restes d’une voie dites romaine mais à ma connaissance « ils » l’ont massacrée……
Boff boff.
Les incas et les azteques avaient eux aussi fondé leur empire sur le réseau routier , et de sinistre mémoire, Hitler avait fait la même chose.
Aujourd’hui ce sont les réseaux qui accélèrent les relations entre les hommes, c’est moins physique.
Les routes deviendront peut être virtuelles quand nos voitures voleront ( ce qui a été interdit aux JO de Paris histoire de freiner le progrès technologique français au nom de l’absurde principe de précaution, principe aussi stupide que délétère).
Intéressantes recherches. La route comme facteur déterminant de batailles au même titre que l’armement ou comme outil sociologique explicatif. Il ne faut pas exagérer le soubassement celte ou gaulois, l’ingénierie romaine a été déterminante et tant mieux, là comme ailleurs, c’est ce que j’appellerais une colonisation positive. Sur le plan militaire, rien n’est changé, le char passe ou ne passe pas. Et il est passé, hélas en forêt sur la ligne Maginot. C’est un lieu commun, mais les routes sont les vaisseaux d’un pays. Longtemps la Bretagne s’est protégée en n’offrant pas d’accès à elle. La route est aussi un atout économique. Tracez une route dans un désert et vous l’animerez. Et bravo à l’empire romain. Pour le moins, tous les chemins mènent à lui.
Combien de km de voies arabes ?
??
Je remercie André Pelletier de l’avoir précisé. « le réseau routier gallo-romain bénéficia des antécédents préhistoriques et celtiques et se surimposa, dans beaucoup de cas, à des tracés plus anciens »
Magnifique travail de nos ancêtre gaulois, qui ont tracés, empierrés et entretenus cet immense réseau routier, plus tard appelé « voies romaines ».