[STRICTEMENT PERSONNEL] « À la République française, les narcos reconnaissants »

La France, au début des années 1960, a fait le choix de la prohibition et de la répression. Il faut en faire le bilan.
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Que par certaines de leurs caractéristiques, et d’abord en raison de leurs effets sur les individus et de leurs conséquences pour la collectivité, l’alcool et le tabac puissent être assimilés à des drogues ne fait guère discussion. Il est de fait que buveurs et fumeurs sont également susceptibles de passer de l’usage à l’abus et de l’habitude à l’assuétude ou, comme on dit aujourd’hui, à l’addiction, autrement dit à l’addition. Une addition particulièrement douloureuse, pour la société, tant en termes de santé publique - cancers, cirrhoses, décès prématurés - qu’en dégâts de divers types, essentiellement liés à l’alcool, accidents, rixes, incapacités physiques et psychiques, drames familiaux… À n’en pas douter, tabagisme et alcoolisme sont de véritables fléaux historiquement et quasi congénitalement liés à notre société, en dépit des appels à la raison, des campagnes qui les stigmatisent et de leur poids dans les budgets des plus défavorisés, qui y sont aussi les plus vulnérables.

Quoi qu’il en soit, et même si la consommation du tabac et de l’alcool, sous leurs diverses formes, a décru en France par rapport à ce qu’elle fut, on imagine aisément l’accueil qui serait fait - les mœurs, les choses et les gens étant encore ce qu’ils sont - à une éventuelle restriction, a fortiori à une interdiction générale de fumer et de boire. C’est en toute transparence, en toute tranquillité et sous la seule obligation de respecter des normes réglementées que l’alcool et le tabac sont fabriqués ou importés chez nous et qu’ils sont commercialisés dans les bureaux de tabac, les épiceries ou les magasins de spiritueux – c’est Nicolas qu’on paie… Il y a là un modus vivendi qui fonctionne, en gros, à la satisfaction générale, en tout cas sans poser aucun problème d’ordre public, politique ou social. L’État y trouve au demeurant son compte, mais ceci est une autre histoire.

Il n’en est pas de même, on le sait, des euphorisants et autres stupéfiants, les uns - essentiellement le cannabis - qualifiés de drogues « douces », les autres - cocaïne, héroïne et autres produits de l’imagination de chimistes pervers - désignés comme drogues « dures », les uns comme les autres également, légalement et théoriquement interdits.

Le choix français de la prohibition

La France, comme d’autres pays, lorsque le phénomène de la toxicomanie y est apparu en même temps qu’il se posait à tout l’Occident, au début des années 1960, a fait le choix de la prohibition et de la répression. Elle s’y est tenue. Plus d’un demi-siècle a passé. Il est possible, il est souhaitable et il devient même urgent d’en faire le bilan. Celui-ci est simple et clair. Au terme de la lutte sans merci que les pouvoirs publics ont engagée, poursuivie et sans cesse durcie contre ce qui a été présenté à l’opinion comme une priorité absolue, voire un combat « existentiel », le mot d’« échec » n’est évidemment pas le bon. C’est bel et bien d’une défaite, d’un désastre, d’une catastrophe qu’il s’agit et les communiqués ronflants sur les saisies record, les descentes de police, la construction de prisons modèles, la création de parquets spécialisés, les consignes de fermeté données à la Justice n’y changent rien. Face au narcotrafic, les forces de l’ordre n’ont pas perdu une bataille, elles ont perdu la guerre.

Que désigne-t-on par le nom générique de « drogue » ? Tous les produits, toutes les substances qui sont susceptibles d’apporter à des individus en demande, en perdition, en quête, en panne d’idéal, sans foi, sans projet, sans guide et sans boussole, l’illusion du bonheur, la réalité du plaisir, la facilité de descendre la pente qui mène toujours plus bas, à la dépendance, à la déchéance, à la dissolution de l’être.

L’erreur initiale

...la faute gigantesque que notre société paie aujourd’hui, c’est, dès lors qu’était interdit, illicite, normalement impossible tout accès à la « drogue », de la plus anodine à la plus létale, d’avoir implicitement et factuellement abandonné - que dis-je : délégué ; que dis-je : confié - le monopole de la production, de l’importation, de la commercialisation et des bénéfices colossaux des substances prohibées au crime organisé. La pègre n’a pas tardé à saisir la perche qui lui était tendue. Lorsque les caïds qui encaissent sur les plages des Caraïbes ou dans les sables de Dubaï les recettes de leur business édifieront des monuments à la gloire de leurs grands hommes, ils ne manqueront pas d’inscrire au fronton du mausolée dédié à Mohammed Amra, momentanément incarcéré dans l’établissement tout neuf de Vendin-le-Vieil : « À la République française, les narcos reconnaissants ».

Le crime organisé : troisième employeur de France

Près de soixante ans après le début de la guerre engagée par l’État contre la « drogue », le nombre des consommateurs réguliers ou occasionnels de cannabis a été multiplié par cinquante, celui des amateurs de drogues « dures » par cent. Le crime organisé emploie et rémunère deux cent mille salariés, petites mains, guetteurs, fournisseurs, tueurs et chefs de réseaux. Il est, à ce titre, le troisième employeur de France après l’Éducation nationale et la Santé publique. Par la peur, la séduction, la corruption, il a infiltré et gangrené des professions entières : dockers, gardiens de prison, auxiliaires de la justice ou de la police. Disposant d’un budget approximativement estimé à sept milliards d’euros, il a imposé son autorité aux cités et sa présence, nous dit-on, dans 80 % des communes françaises. Aux opérations de police, il riposte par des émeutes et des guets-apens. Enraciné dans ses territoires, il les dispute, les armes à la main, à ceux qui prétendraient y faire régner l’ordre public et l’autorité de l’État. Inconscients ou insouciants, les quelques millions d’usagers de la drogue, grands ou petits, jeunes ou vieux, sont les alliés objectifs de la mafia des narcos…

Quand une politique a échoué, les responsables de l’ordre ont, schématiquement, le choix entre deux solutions : persévérer dans l’erreur jusqu’à la catastrophe finale. C’est, en gros, ce que nous propose, entre autres, l’actuel garde des Sceaux. Ou en changer ?

À quoi sert l’Histoire si l’on n’en retient pas les leçons ? Seize ans après la prohibition de l’alcool aux États-Unis, les gangs, disposant de ressources colossales, avaient mis la main sur le commerce des boissons interdites, mais aussi sur des municipalités corrompues, des élus achetés et des partis politiques pourris. Al Capone régnait sur Chicago… Ce n’est pas le légendaire Eliot Ness, à la tête des Incorruptibles, ce n’est pas le fisc et les dossiers constitués par quelques fonctionnaires probes et courageux, mais tout simplement la levée de la prohibition qui, du jour au lendemain, assécha le vivier où prospéraient les alligators et les caïmans du crime organisé… Qui arrêtera notre pays sur la route qui, dans ce domaine comme dans d’autres, pavée de bonnes intentions, nous conduit au pire ?

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Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

49 commentaires

  1. Éric D.
    Une de mes amies a perdu son fils d’une overdose..aux Pays-Bas, où il s’était installé parceque la drogue y était dépénalisée .

  2. Quand un pays favorise sa déchéance et celle de ses ressortissants, c’est qu’il se délite. Et ceux qui, au sein de son autorité souveraine c’est-à-dire son État, créent volontairement, ou même involontairement croyant parfois bien faire, les conditions de son délitement, à court, moyen ou long terme, seront personnellement soumis aux conséquences de la Loi de Causalité qui régit la nature. Elle agira non seulement sur ces individus, individuellement, mais aussi, dans une moindre mesure, sur ceux qui ont laissé faire. Et le pays tout entier aussi, en sa qualité d’entité collective, en subira les conséquences. On en voit déjà hélas des effets. Car le Créateur, quel que soit le nom qu’on lui donne puisqu’il n’y en a qu’un, a créé l’Être pour qu’il œuvre sur Terre à sa propre évolution et non pas à sa régression. Tout, dans le mouvement orienté de la nature le prouve. On n’a donc pas le droit, au risque d’en payer le prix fort, de participer, même inconsciemment, et a fortiori volontairement, à la destruction de l’intégrité des Êtres, dans ce qu’ils ont de plus profond : leur Âme. La drogue, quelle qu’en soit sa nature, est un poison pour l’âme. Il est plus que temps pour l’Homme qu’il prenne conscience de ce qu’il est dans sa réalité, et non pas dans l’aveuglement de ce qu’il croit être. Pour cela il doit quitter le confort de la cage qui l’enferme dans le matérialisme à tous crins et jeter ses lunettes déformantes qu’il porte sur le nez.

  3. Je suis 100% d’accord mais vous êtes trop prudent et n’allez pas jusqu’au bout : il faut autoriser le marché de la drogue mais l’encadrer par une juridiction sévère comme pour l’alcool. Punition au 1 er incident. L’obstacle va être les caïds et leur réseau dont on sait parfaitement que les ramifications sont politiques. Des gens très puissants. Ils s’opposeront de toutes les manières, qu’on connaît, à la légalisation de la drogue, ils auraient trop à y perdre.

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