[POINT DE VUE ] Quelques réflexions sur « l’affaire » du Groenland

La méthode « trumpienne » est révoltante et sème la discorde au sein même de l’OTAN.
Groenland
Photo de Johannes Plenio sur Unsplash

Les outrances « trumpiennes » attirent l’attention sur le Groenland depuis plusieurs semaines. Donald Trump estime que la possession de cette île immense (quatre fois la France), désert glacé pour l’essentiel, presque inhabitée (56.000 habitants), est devenue indispensable à la sécurité des États-Unis ; et avertit qu’il « mettra la main dessus » d’une façon ou de l’autre, de préférence par l’achat, sinon par la force.

Pourquoi cet intérêt nouveau pour le Groenland ?

Trois raisons, semble-t-il. La masse des terres émergées se trouvant dans l’hémisphère Nord, en raison du réchauffement climatique, des régions de l’Arctique s’ouvrent progressivement à l’exploitation humaine et à la navigation ; les distances, par les voies de communication maritime du nord, sont raccourcies. L’exploitation minière, en particulier celle des terres rares si importantes dans l’industrie électronique, et dont les USA sont si pauvres, en sera facilitée. Une raison stratégique, aussi. Cette immensité glacée forme écran entre l’Amérique du Nord et la Russie, et pour cette raison, aussi, son contrôle est important. En particulier, en y installant des systèmes de surveillance, cela permet de gagner quelques dizaines de secondes, qui peuvent être vitales, dans la détection de missiles hypersoniques lancés de Russie vers l’Amérique du Nord.

Pour juger de la pertinence de ces éléments, il faut d’abord regarder une carte. Mais pas la carte habituelle qui, en raison des techniques de projection utilisées, déforme tout au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’Équateur, exagère considérablement les surfaces visuelles des zones proches des pôles, mais invisibilise presque l’océan Arctique. Le Groenland y apparaît aussi grand que les USA alors qu’il est réellement cinq fois plus petit.

Qui tient les détroits tient la mer

Il faut prendre une carte centrée sur le pôle nord, bien plus « parlante ». On voit alors que la zone arctique est « cernée » par les côtes russes, canadiennes et groenlandaises. Les USA n’y apparaissent que par les côtes de l’Alaska. Remarquons que cette immense « mer intérieure » n’a que deux accès : le détroit séparant l’Alaska américain de la Sibérie russe, et le « goulet » de l’Atlantique nord avec, côté ouest, le Groenland et, côté est, la Grande-Bretagne, « goulet » gardé en outre par l’Islande et les îles Féroé qui conservent le rôle majeur de sentinelles qu’elles avaient dans le siècle passé. Or, qui tient les détroits tient la mer. Il est donc important que l’Occident contrôle efficacement le Groenland, ne serait-ce que pour y éviter l’implantation des Russes ; voire des Chinois qui, quoique lointains, en raison de leurs bonnes relations avec la Russie, peuvent se voir offrir de grandes facilités dans ces zones.

Le Danemark, propriétaire des lieux, devrait exercer ce contrôle, si nécessaire défendre ce territoire. Ce petit pays n’en a pas les moyens. Cette mission est à la mesure de l’Europe au sein d’une alliance ; enfin, devrait être à la mesure de l’Europe si ce géant démographique et économique n’était pas un nain politique et militaire, même pas capable d’opposer une défense crédible face à la menace russe.

Je comprends donc le souci américain. Faute de mieux, même pour nous, plutôt voir les Américains au Groenland que les Russes ou les Chinois ! Même si on peut regretter que l’Europe ne cherche pas à s’affirmer sur cette île et à l’exploiter à son profit.

La mise en péril de l'OTAN

Mais la méthode « trumpienne » est révoltante et sème la discorde au sein même de l’OTAN, qu’elle met en péril.

Qu’est-ce qu’il lui prend de menacer ainsi un de ses plus anciens alliés au sein d’une alliance dont il est maître ? Il peut fort bien atteindre ses objectifs par la « douceur ». Les États-Unis ont 37 bases en Europe, dont d’ailleurs une, très ancienne, la base de Pituffik (ex-Thulé) au Groenland, en accord avec les pays hôtes qui n’ont pas de raison de refuser ces facilités à un allié, dont d’ailleurs, jusqu’à récemment, ils attendaient aide et protection. Il est douteux que le Danemark refuserait une augmentation de la présence américaine sur ce territoire (notons que les États-Unis ont par ailleurs un accord de défense avec l’Islande, petite nation sans armée mais membre de l’OTAN). Quant aux soucis des ressources minières, par son passé, Donald Trump a certainement appris qu’il n’est pas nécessaire que le drapeau US flotte sur un territoire pour que les compagnies américaines s’y implantent et fructifient. Là encore, des accords négociés sont possibles dans l’intérêt de tous.

Cette attitude du président américain est donc insultante, incompréhensible, sauf à y voir, comme certains, l'excroissance d’un hubris sans limite qui fait que l’objectif à atteindre est à ses yeux moins important que la manière de l’atteindre, et que ce qui compte le plus pour lui, c’est de montrer qui commande, quitte à employer des méthodes de caïd de banlieue. Menacer ainsi un allié est presque inédit. Il faut remonter au quasi-conflit entre la Turquie et la Grèce au sujet de Chypre en 1974 pour trouver un équivalent. Je ne pense pas qu’on verra des soldats alliés se tirer dessus au Groenland. Cela ne changerait d’ailleurs rien à l’affaire, compte tenu du rapport de force, mais cela serait célébré au Kremlin et à Pékin.

Mais on peine à imaginer une suite raisonnable à la situation ainsi créée par la faute de M. Trump.

 

Vos commentaires

109 commentaires

  1. Merci mon général, je suis bien d’accord avec vous et votre article est très clair. Mais vous franchissez 2 lignes rouges de Boulevard Voltaire: Vous critiquez Trump, et parlez de réchauffement climatique. Alors que jusqu’à présent, Trump était encensé, et le réchauffement climatique est une « arnaque ». Courageux !

    • Réchauffement ? Personne, même sur Boulevard Voltaire ne nie le réchauffement climatique qui est une évidence. Il suffit de se promener en montagne et d’observer le recul des glaciers. Les discussions, et non les dénis, portent sur les causes et origines, sur les évolutions, et sur les politiques à adopter, notamment, la « répartition » des éventuels « efforts » à faire pour en limiter la progression et les effets, à supposer que cela soit possible et/ou nécessaire,
      Quant à la praticabilité du passage du Nord Ouest elle est acquise depuis un certain temps déjà.
      Trump ? Voir plus bas.

    • Ça, c’est le problème de la rédaction de BV qui, tel Lucky Luke tirant plus vite que son ombre, s’emballe très vite sans une nécessaire prudence. À nous, lecteurs, de le lui rappeler pour améliorer qualitativement son audience.

  2. En lisant les commentaires, j’ai du mal avec certains, et après je devrais m’étonner du déclassement de mon Pays? Les uns sont trump, d’autres poutine et xi. Mais la France? Ah oui, elle a macron, 2 fois réélu. Voyons voir qui a été réélu dans l’histoire de la Vè (R.F.) : Mitterrand (le nationalisme : c’est la guerre!) et Chirac, que seul son état de santé a empêché l’engeolement. C’est dire!

    « Je comprends donc le souci américain. » écrit monsieur Dubois. Pas moi.
    Issu de l’École de Saint-Cyr, diplômé de l’université de défense de Washington, breveté de l’École de guerre, le général Roland Dubois… Là, je comprends mieux pourquoi il comprend le souci américain! Son séjour à Washington, est ce mon Armée qui l’a payé ou de sa propre poche? Les USA ont elles quelque chose à nous apprendre en matière de défense, elles qui ont perdu toutes les guerres depuis la Corée?

    « plutôt voir les Américains au Groenland que les Russes ou les Chinois ! Même si on peut regretter que l’Europe ne cherche pas à s’affirmer sur cette île et à l’exploiter à son profit. »
    Les 3 premiers n’ont rien à f*utre au Groenland, comme je n’en ai rien à f*utre de l’€urope. Je ne paie pas un général en retraite à s’occuper des intérêts de l’€urope mais de MON Pays.
    Nous en avons pas mal des « brevetés de l’Ecole de guerre », y en a-t-il un qui a gagné une bataille?

  3. Mon général , vous dites que D.Trump sème la discorde au sein même de l’OTAN et qu’il la met en péril . Mais qui symbolise exactement cet OTAN , si ce n’est la puissance militaireet la force d’intervention du pays dont Monsieur Trump est le maître ! Que dites-vous aux dirigeants européens qui achètent des F-35 au détriment de leur « allié » français produisant le Rafale ? L’ Union européenne commente , juge , fait la morale et pendant ce temps , Chine et Russie agissent . Face à eux , il n’y a qu’un homme qui n’est surement pas un danger pour nous européens !

  4. Trump est méchant. Trump est mal élevé. Trump se conduit comme un caïd de banlieue. Et Poutine , ah mon pauvre Monsieur ! Celui là …. Et Xi avec son air de ne pas y toucher, encore un grand fourbe celui là ! Nous européens ? Si Gentils, intelligents, bien élevés, respectueux du droit, des lois et des bons usages, tout ça tout ça. Et avec ça réalistes, prévoyants, logiques, prudents, courageux, Ah ma bonne dame, le monde n’est plus ce qu’il était.

  5. C’est très loin d’être aussi simple. Dommage que ce militaire haut gradé n’ait pas eu connaissance de la profonde étude, documentée, subtile, historique et juridique, d’Alain Bauer sur BFM. Il ne faut pas caricaturer Trump et encore moins son équipe. Si la France ne réfléchit pas elle se trompera encore. A chacun son métier.

    • Très juste. Il faut que les Européens arrêtent de prendre le monde entier pour ce qu’il n’est pas. En se croyant ce qu’ils ne sont pas non plus. A commencer par Macron.

  6. Cette personne va conquérir l’Europe aussi il se prend pour qui notre gouvernement n’est que d’une inutilité affreuse vivement 2027

    • Que préyoyez-vous à la place ? Quelle réaction citoyenne envisagez-vous (c’est aussi le titre de votre pseudonyme et j’en tiens compte) ?

  7. Le Norad est le groupement militaire canadien- US qui surveille toute la région polaire du canada et usa et Groenland.
    Que ce soit les vols civils et militaires.
    Quand aux terres rares, parlons de la possibilité de les extraire des cartes électroniques. Une société a Lyon en est spécialisée.

    Quand l’ue laisse tomber Chypre nord occupée par les turcs..
    On peut rigoler sur le fait de vouloir défendre le Groenland

  8. Quant on se rend compte que la plupart des ressources de base comme les terres rares ou encore des matières premières dans le monde on y trouve toujours la Chine discrète copains avec la Russie on comprend mieux la réaction des États Unis.

  9. Triste résultat d’une Europe délabrée, incapable de maintenir son « royaume » et finançant des organisations (ONU/OTAN…) et pays corrompus (UKRAINE, …), mais inopérante pour ses propres pays alliés

    • L’europe a laissé chypre se faire envahir par la turquie. Pire chypre sud est membre de l’ue .
      Et cette UE subventionne a hauteur de 4 milliards cette turquie

  10. L’Europe se réveille pour un territoire laissé en jachère depuis toujours dont, ni le résidents ni les Danois ne peuvent s’occuper. Au moins avec les américains, les frontières seront assurées.

  11. Vous en êtes encore à spéculer sur une Europe militaire, et à sur valoriser le potentiel russe, dont, faut-il le rappeler, le PIB est équivalent à celui de l’Espagne.
    Il n’apparaît donc pas, sur ces bases erronées, que vous puissiez dessiner quelque perspective crédible pour aborder cette vraie question de l’expansionnisme US. L’option militaire étant par définition exclue, ne reste t’il plutôt à jouer sur les compromis et le temps?

    • Vous avez raison en ce qui connecerne le PIB brut, mais cette donnée n’est pas tellement crédible. Elle impliquerait qu’il n’y ait qu’un seul monde avec une seule monnaie pour qu’elle le soit. Le bon chiffre, à mon sens, est le PIB PPA (parité de pouvoir d’achat) qui mesure ce qu’on peut investir réellement. Et là, surprise, la Chine est #1, suivi des USA, puis de l’Inde. La Russie est 8eme avec 5853 Mds de $, la france 10eme et l’Espagne 16eme l’Espagne 16ème avec 3400 Mds de $. La Russie a donc un pouvoir d’achat bien plus important que l’Espagne ( de 72%, ce qui n’est pas négligeable) et celà remets les pendules à l’heure au niveau du potentiel russe qui, en plus, ne se mesure pas que par son PIB, mais au travers de bien d’autres critères.

  12. Le sujet du Groënland ne concerne pas la France, pas plus que celui de l’Ukraine. Notre pays s’est fâché avec la Russie, allié naturel et historique qui ne nous a jamais menacé. M.Macron va fâcher la France avec les USA, alors que le sort du Groënland ne changera rien à la situation française, quel qu’il soit. Cette île immense constitue un territoire. Il est historiquement occupé par un peuple qui possède une langue et une culture. La logique onusienne devrait conduire à un référendum d’autodétermination dans un cadre à définir avec le Danemark, qui préserve les intérêt militaires des USA, et seulement ces intérêts militaires. Les gesticulations militaires de l’UE sont ridicules.

    • Et dire que la Russie était notre Amie! Les US ont tout fait pour rompre cette belle amitié avec ce peuple qui, comme nous, a une histoire…Quel gâchis! Le peuple russe est désolé de cette rupture et continue à aimer la France et les Français.

  13. Mon Général, sur la forme empruntée par Trump. Les français et autres dirigeants européens sont depuis quelque temps formatés au « langage équivoque mais distingué limite pédantisme, sans saveur ni odeur » . La nonchalance en tout, sans caractère. Lorsque ce petit monde est confronté à des adultes véritablement matures, qui manient le vocabulaire sans craindre un gendarme à l’affut, il en reste suffoqué. Trump est l’incarnation du conquérant, de l’entrepreneur actif qui n’hésite pas à bousculer, à jouer des coudes pour satisfaire ses objectifs. Face à lui, un Macron fait très pâle figure. Une des raisons du peu d’estime qui lui est accordée.
    Sur le fond. « …il « mettra la main dessus » (le Groenland) d’une façon ou de l’autre, de préférence par l’achat, sinon par la force. » . Une illustration de ce tempérament excessif, dans ce qu’il a d’enfantin, des dirigeants européens. Envisager les pires solutions et dresser immédiatement des contrefeux.
    Une troisième solution existe : pour faire simple, la location. Une location qui précise toutes les possibilités accordées à l’occupant : implantations, forages, exploitations, systèmes de défense. Dans ces conditions, nous pouvons supposer que dans quelques décennies, ce morceau de territoire sera sérieusement transformé par la puissance américaine, habitants, casernements, exploitations industrielles. Une voie qui sera très certainement celle retenue malgré les cris d’orfraie des européens et leurs agitations de Don Quichotte.

  14. Contrôler les routes maritimes et exploiter les terres rares: pourquoi l’Europe ne l’a t elle pas fait plus tôt ? La voilà prise au piège. Une manifestation de plus de son incapacité à agir comme une puissance. L’Europe ne sait que lever des milliards et ne sait pas les utiliser.

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