On a retrouvé à Grenoble le lieu où l’on pendait les cadavres des condamnés

Des archéologues ont récemment mis au jour un gibet du XVIᵉ siècle ainsi qu’un ensemble de fosses funéraires.
Le gibet de Montfaucon à Paris (bibliothèque en ligne Gallica)
Le gibet de Montfaucon à Paris (bibliothèque en ligne Gallica)

L’Histoire de France repose parfois sous une faible épaisseur de terre, attendant seulement que la main patiente des archéologues ne lui fasse retrouver la lumière et les hommes. Ainsi, au nord de Grenoble, près de la Porte de France, dans cet espace large et ouvert de l’Esplanade aujourd’hui dédié aux promeneurs, une découverte menée en 2024 par l’INRAP, et publié ce 12 décembre 2025, a fait resurgir un fragment de notre passé judiciaire que le temps avait fait oublier. Les fouilles ont ainsi mis au jour un gibet du XVIe siècle ainsi qu’un ensemble de fosses funéraires exceptionnelles, révélant une facette noire de la Justice de l’Ancien Régime.

Le gibet de Grenoble

Sous la surface de terre asséchée des anciens marais grenoblois, les archéologues ont rencontré, au cours de leur fouille, une structure maçonnée de plan carré, mesurant plus de 8,2 mètres de côté. Cette plate-forme servait alors de base à un gibet de bois et de pierre documenté dans les archives entre 1544 et 1547. Les plans conservés témoignent d’une construction à huit piliers solidement ancrés dans la maçonnerie, entourés de fossés, assez vaste pour exposer de nombreux corps aux regards de ceux qui entraient en ville. La Justice grenobloise procédait alors ainsi : la condamnation à mort s’effectuait en place publique, plus précisément sur la place aux Herbes, puis la dépouille était suspendue hors des murs afin que chacun voie que le crime ne paie pas.

Des fosses pour les trépassés

Trente-deux squelettes ont été exhumés sur un terrain bordant l’Isère. Ces restes humains, entassés dans dix fosses, ont soudain rappelé que la mort judiciaire, dans l’Europe moderne, ne s’arrêtait pas au dernier souffle. En effet, elle se prolongeait dans l’exposition d’une chair morte, nécrosée et exposée aux yeux de tous, avant d’être mise à l’écart du reste de l’humanité, dans une fosse. Les squelettes mis au jour racontent ainsi une histoire sombre. Déposés sans véritable soin, ces corps, appartenant majoritairement à des hommes, reposent les uns sur les autres, traduisant le statut infamant de leur mort.

La fouille révèle également l’absence d’orientation funéraire, l’absence de cercueils ainsi qu’un premier niveau de terre éventré pour recevoir les corps suivants, décrivant un espace où l’on ensevelissait sans cérémonie. Tout indique que ces hommes ne sont pas morts ensemble, mais successivement, au fil des années. Cependant, de façon exceptionnelle, des familles réclamaient parfois le corps de leur proche afin de leur donner une sépulture.

Les archives locales permettent d’identifier certains individus pendus au gibet. Le premier aurait été Michel Prévost, un procureur du roi au baillage de Vienne, accusé de malversations. D’autres ont été des acteurs des guerres de Religion comme Charles du Puy-Montbrun, exécuté en 1575 pour son rôle dans la rébellion protestante du Dauphiné, ou encore Benoît Croyet, accusé en 1573 d’avoir participé à un assaut contre Grenoble. Ce fait précise ainsi la fonction de ce site : il était également un outil répressif politique et religieux.

Montfaucon et les grands gibets français

Le gibet de Grenoble n’est pas une exception de l’arsenal judiciaire du royaume de France. En effet, il rejoint une longue lignée de lieux de justice dont le plus célèbre demeure celui de Montfaucon, érigé au nord-est de Paris au début du XIVe siècle et utilisé jusqu’au XVIIIe siècle. Ses seize piliers de pierre formaient ainsi une architecture monumentale où les condamnés étaient exposés pendant des jours. Montfaucon fut le gibet royal, celui où l’on rappelait à tous la force de la monarchie.

Parmi les victimes de ce procédé, on trouve notamment des personnages célèbres, comme Enguerrand de Marigny en 1315, le trésorier de Philippe IV le Bel immortalisé par Les Rois maudits de Maurice Druon. Plus tard, l’amiral Gaspard de Coligny, figure majeure du protestantisme français, y fut exposé après son assassinat lors du massacre de la Saint-Barthélemy en 1572.

D’autres villes possédaient, également, leur propre gibet, parfois plus modeste, mais fondé sur le principe de rendre le châtiment visible. Nantes, Strasbourg ou encore Dijon ont connu ces hautes structures de bois et de pierre, souvent dressées sur des buttes à l’écart des faubourgs. Cependant, au fil des siècles, la peine évolua, puis s’éloigna de l’exposition. Montfaucon fut détruit en 1760, symbole d’un monde judiciaire révolu.

Aujourd’hui, cette ancienne tradition ne subsiste plus que dans la mémoire des hommes, mais la découverte grenobloise ravive ce souvenir qui fut pendant longtemps la démonstration d’une Justice implacable.

Picture of Eric de Mascureau
Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

31 commentaires

  1. Faut-il y voir un signe annonciateur du prochain retour , d’une justice populaire , plus rapide et surtout non partisane . L’avenir nous le dira !

  2. Le gibet de montfaucon a été remplacé sous Napoleon III, par le parc des Buttes Chaumont dans le 19e
    beaucoup de parisiens ne doivent pas le savoir

  3. Quand on regarde la liste des invités célèbres au gibet de Montfaucon on est frappé par le nombre des grands argentiers (on peut dire Ministres des Finances) à qui l’on fit « grimper l’échelle » cers le Ciel. Ca laisse rêveur…

  4. Vous dites: « Les squelettes mis au jour racontent ainsi une histoire sombre ». Pas d’accord. La lustice était, en ce temps-là, rendue au nom du peuple, rapidement et au vu de tous. Maintenant elle est rendue tard, au nom d’intérêts idéologiques particuliers et en catimini.

  5. Des milliers de fiefs seigneuriaux possédaient ces « bois de justice », ces gibets où les « seigneurs » du lieu, pas nécessairement ducs ou comtes, faisaient pendre leurs condamnés.. et ceux du clergé.
    Mon village natal, moins de mille habitants, comporte une rue de la justice, qui conduit à un monticule situé à un lieudit la Grelottière….
    Parce que les suppliciés étaient équipés de grelots que le vent faisait tinter, afin d’attirer le regard des serfs soumis aux seigneurs et aux évêques. Les deux pouvoirs fonctionnaient en symbiose et le clergé faisait pendre SES propres condamnés par le seigneur ou le nobliau de l’endroit.
    L’époque était suffisamment cruelle, avec ces tribunaux tenus par le seigneur titulaire du  » droit de justice », pour que l’on ne souhaite pas y retourner.
    La « charia », cette « djustice fasciste d’insupportables intégristes ignorants, est là pour nous montrer ce que peut être cette « djustice » lorsqu’elle est imposée par un obscurantisme médiéval. Non merci!

  6. Plus précisément : sous l’Ancien Régime, les pendaisons avaient lieu à la potence ou gibet puis le corps de certains condamnés étaient ensuite suspendus aux fourches patibulaires jusqu’à décomposition et dévoration par les rapaces et corbeaux. « Frères humains qui après nous vivez.. » chante François Villon (Balade des pendus, XV e siècle)

  7. On trouve, en France, des lieux-dits nommés « Les Justices ». Ils sont situés sur des promontoires, à l’écart des bourgs.

  8. Un titre logique aurait été préférable. On ne pendait pas les cadavres. On les pendait vivant, puis on enterrait les cadavres à côté du gibet. A l’époque ça ne badinait pas. Aujourd’hui on leur offre des playstations. Perso ça ne me gênerait pas que les coupables de crimes odieux soient occis. Il y a des gens qui ne s’amélioreront jamais. A la fin de la seconde guerre mondiale, on n’a pas offert des stages de poneys aux anciens nazis, on les a liquidé et personne ne s’est plaint. Aujourd’hui avec les analyses d’adn on a souvent plus que la certitude que untel est coupable. Et j’emploie le mot à dessein.

    • Faites donc un peu confiance aux historiens dont c’est le métier qui ont étudié cela durant des années : on pendait bien certains cadavres aux fourche patibulaires jusqu’à décomposition et dévoration par les rapaces et corbeaux.

  9. Un célèbre plan d’Aix -en-( douce) Provence)-au 16ème siècle ,présente une demi douzaine de gibets « garnis » si j’ose dire ,ainsi que l’échafaud supportant la roue du supplice du même nom, le tout en pleine ville..
    Et le très célèbre « bon roi Renê » avait fait écorcher vif un supposé blasphémateur en place publique..
    Malgré nos faits divers sordides ,notre époque est quand même moins cruelle ,encore que..

    • Notre époque est moins cruelle certes … mais seulement à l’égard des égorgeurs . Elle est bien plus cruelle pour les honnêtes gens

Commentaires fermés.

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

Exclure les blancs des lois anti-racistes est aussi un racisme institutionnel

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois