L’un des plus vieux orgues de la chrétienté a retrouvé sa voix

Les croisades n’apportèrent pas que la guerre en Orient, mais aussi la musique.
Capture d'écran YT Terresainte.net
Capture d'écran YT Terresainte.net

L’orgue est l’un des instruments les plus majestueux de la tradition chrétienne : puissant, complexe, il sert encore et toujours de pont entre l’Homme et Dieu. Depuis le Moyen Âge, il accompagne ainsi la liturgie et les célébrations, conservant à travers les siècles sa valeur symbolique et spirituelle. Or, le 9 septembre 2025, dans la sainte ville de Jérusalem, un orgue datant des croisades a résonné à nouveau pour la première fois depuis près de mille ans, faisant renaître un son oublié par l’humanité.

Un orgue millénaire

Cet orgue médiéval, considéré comme le plus ancien de l’histoire de la chrétienté, fut découvert en 1906 lors de la construction d’un hospice pour pèlerins près de la basilique de la Nativité à Bethléem. Selon le témoignage du frère Eugenio Alliata, archéologue franciscain en charge de plusieurs lieux saints, la trouvaille fut purement fortuite. Des ouvriers mirent alors au jour, enfouis dans la terre et protégés du temps presque miraculeusement, 222 tuyaux de cuivre.

Selon les historiens, l’instrument aurait été alors construit en France au XIe siècle, puis transporté en Terre sainte par les croisés. En effet, les croisades n’apportèrent pas seulement la guerre en Orient : les chrétiens transportaient aussi dans leurs bagages des objets de culte, des œuvres d’art et des instruments liturgiques, dont cet orgue.

Une fois installé dans la basilique de la Nativité, il devait alors accompagner les offices religieux, ajouter sa voix aux prières des pèlerins et rappeler l’Occident désormais lointain. Cependant, en 1244, lorsque les derniers croisés tentèrent de préserver ce qui restait des États latins, ils démontèrent l’instrument et l’enterrèrent pour le protéger de la menace sarrasine qui ne cessait de croître. Ainsi débuta le long silence d’un orgue tombé dans l’oubli au fil des siècles.

La fin du silence

Ce silence dura près de mille ans. Après leur mise au jour, les tuyaux de l’orgue furent identifiés, étudiés puis exposés au musée de la Flagellation dès les années 1930.

Plus récemment, l’historien de la musique David Catalunya redécouvrit l’existence de cet orgue. Il déclara que c’était « comme retrouver un dinosaure vivant ». Avec l’aide d’une équipe internationale, il entreprit alors de reconstituer l’objet dans son intégrité et de lui redonner, si possible, sa voix. Il ne s’agissait pas seulement de restaurer un instrument de musique. En effet, selon le frère Stéphane Milovitch, responsable des biens culturels de la custodie de Terre sainte et du Terra Sancta Museum, l’orgue représente « un héritage vivant, un pont entre les époques et les cultures ».

Ainsi, le 9 septembre, il fut joué pour la première fois depuis les croisades, au monastère franciscain de Saint-Sauveur, dans la vieille ville de Jérusalem. Ce moment suspendu dans le temps offrit ainsi au public l’expérience rare d’un son médiéval authentique, brisant un silence imposé depuis des siècles et vibrant à nouveau sous les majestueuses voûtes d’un édifice religieux.

 

L’instrument du sacré

Cependant, pour mesurer toute la portée de cet événement, il faut replacer cet orgue des croisades dans la grande histoire de l’instrument. L’orgue trouve ainsi son origine dans l’Antiquité grecque, avec l’hydraulos, inventé au IIIe siècle av. J.-C. à Alexandrie. Répandu dans le monde romain, il accompagnait alors spectacles et cérémonies publiques, notamment les combats de gladiateurs.

À partir du haut Moyen Âge, l’orgue se transforma et changea : il quitta les arènes sanglantes de Rome pour rejoindre les majestueuses églises de la chrétienté, où il accompagne le chant des moines. Dès le IXe siècle, il s’impose ainsi comme un instrument liturgique en Europe, son timbre puissant étant perçu comme capable d’élever l’âme vers Dieu.

À partir du XIIIe siècle, les églises commencent à rivaliser pour ériger les orgues les plus imposantes, transformant ces instruments en de véritables monuments sonores de plus en plus complexes. Ils devinrent un élément central afin d’accompagner la liturgie, symbolisant la grandeur et la puissance du sacré. Leur évolution se poursuivit sans relâche, jusqu’au XIXe siècle marqué par l’introduction de l’électricité, qui facilita leur usage tout en préservant leur majesté.

Aujourd’hui, l’orgue est plus rare car sa construction exige un savoir-faire complexe mais il demeure un instrument unique avec une voix incomparable, comme celle de l’orgue de Bethléem, qui traversa plus de deux mille ans d’histoire humaine, reliant l’Antiquité, le Moyen-Âge et notre époque contemporaine.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

22 commentaires

  1. Pour grandiose qu’elle soit, la musique produite par les orgues n’est pas innocente. En effet, mon professeur de physique nous avait expliqué que clairement, les vibrations produites par l’instrument étaient destinées à faire vibrer, et donc à émouvoir, le public qui l’entendait.

  2. Pur bonheur…Je compte, dans ma famille, quelques « facteurs » célèbres, dont les Picard L’épine et les Clicquot.

  3. ORGUE
    A l’école (cela date) on apprenait que le premier orgue (hydrolique) avait été inventé par Ktésibios d’Alexandrie.

  4. Puis-je rappeler que « orgue » est féminin au pluriel, comme amour et délice, caractéristique que ne respecte pas le titre de l’article ?

    • En effet, les croisades sont presentees aujourd’hui comme négatives par les profeseurs gauchistes de l’Education Nationale. Or, ils oublient les vrais raisons de la mobilisation des chevaliers chrétiens pour liberer les lieus saints d’Israël interdits aux pèlerins par les musulmans.

  5. Merci et bravo. Mais 1 critique et 1 précision 1) critique de la phrase « les croisades n’apportèrent pas seulement la guerre en Orient » : car la guerre y était déjà, apportée par l’Islam arabe qui avait détruit le Sépulcre ;et les Turcs avaient coupé la voie du pèlerinage et menaçaient Byzance et la Chrétienté. Tout l’Orient était alors encore Chrétien depuis des siècles. Le terme de ‘croisade’ est tardif (fin XIIe) ; avant on disait ‘’Pèlerinage à Jérusalem’’. En 1096 ce fut donc et 1 Pèlerinage et 1 contre offensive très légitime. 2) Précision: si l’orgue vient de ‘France’ il a été apporté par un libérateur de Jérusalem venu de Gaule (comme on disait alors). En 1099 il n’y en avait plus que 2 : Robert duc de Normandie mais plus probablement Raymond de Saint Gilles, comte de Rouergue et de Toulouse, chef de l’expédition avec le légat du Pape Adhémar (mort à Antioche). L’analyse du cuivre élucidera ce point.

    • Merci pour cette précision historique. Je m’étonne toujours par contre qu’on ne parle jamais des effets négatifs des « croisades »… Coût faramineux, ruine des populations en France ( La rançon de St Louis, et qui y est reparti en plus, ce benêt bigot )!; Pertes humaines considérables… pas que du positif donc ( si tant est qu’il y en ait eu ! )

      • La conquête musulmane dans la region des lieux saints s’est faite dans un bain de sang, comme partout où elle s’est produite. Pourquoi n’en parle t-on pas?

      • Et toutes ces populations massacrées en terre dite … »Sainte »… pour des croyances…St Louis, Philippe le Bel… Des exemples d’Amour et de Charité?…Les guerres de religion ne finiront jamais!

  6. Juste pour info car le titre me pique les yeux, orgue masculin au singulier qui devient féminin au pluriel.
    Ceci étant, c’est un bonheur qu’il soit toujours là

    • ORGUES @ GABY

      Cela a été ma reaction. J’ai consulté divers sites. P.ex., celui de l’Académie française.
      « ORGUE nom masculin (s’est employé au féminin jusqu’au xviiie siècle ; cet usage s’est maintenu au pluriel pour désigner un seul instrument [les grandes orgues], le masculin pluriel servant à désigner des instruments distincts [des orgues anciens]). »

      Le titre semble donc correctement libellé : « L’un des … »

      Pour rappel: la trilogie orgue, amour, délice, – qui ne doit plus guère être enseignée dans les écoles et lycées: trop compliquée pour les petites têtes.

  7. Superbe article Mr de Mascureau, autant pour l’Histoire que pour la Musique. Ne pas hésiter à transmettre cet article dans les Écoles de Musique. Merci.

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