Jean-Philippe Tanguy veut reformer le plus vieux métier du monde

Près de 80 ans après la fermeture des maisons closes, le débat refait surface.
scène de bordel au XVIIè
École française, XVIIIe siècle, Public domain, via Wikimedia Commons

Près de 80 ans après la fermeture des maisons closes, le débat refait surface. Le député du Rassemblement national Jean-Philippe Tanguy annonce qu'il va déposer une proposition de loi visant à rouvrir des maisons closes, non sous l’ancien modèle et nom des bordels contrôlés par des tiers, mais sous la forme de coopératives autogérées par les travailleurs et travailleuses du sexe eux-mêmes.

Sur RTL, il soutient que la pénalisation des clients depuis 2016 a aggravé la précarité et la dangerosité de la prostitution : « Elle a renvoyé les prostituées dans des conditions épouvantables, sordides, les obligeant à travailler toujours plus dans des endroits obscurs, cachés et donc très dangereux. » Rouvrir des lieux réglementés serait, selon lui, une manière de protéger les personnes prostituées, de garantir leurs droits sociaux, d’assurer de meilleures conditions sanitaires et de rompre avec le modèle des proxénètes afin que les travailleuses du sexe « soient leurs propres patronnes, qu'elles soient impératrices dans leur royaume ». Le député RN rouvre un débat vieux comme le métier.

La prostitution sous l’Ancien Régime

Depuis des siècles, la prostitution occupe une place trouble, dans l’Histoire de France : elle est à la fois redoutée, contrôlée, tolérée et, finalement, interdite. Aujourd’hui, le projet du Rassemblement national de rouvrir des maisons closes réactive donc un débat ancien, mêlant régulation, morale, sécurité et droits des personnes exerçant le travail du sexe.

Avec l’avènement du christianisme en Gaule, la prostitution est considérée comme un péché, car elle favorise la fornication mais aussi l’adultère. Il faudra attendre le XIIIe siècle pour que ledit « plus vieux métier du monde » soit envisagé comme un problème moral majeur. En 1258, Saint Louis, voulant purifier son royaume, promulgue une loi ordonnant « que toutes les femmes et ribaudes soient boutées et mises hors de nos bonnes cités ». Néanmoins, face à la réalité et aux habitudes, le texte fut difficilement appliqué sur le terrain. Face aux pressions, Louis IX sera néanmoins contraint de restreindre ses volontés et d'ouvrir des centres en dehors des villes pour accueillir ces jeunes femmes.

En 1560, le royaume tente à nouveau de s’en prendre à la prostitution en ordonnant la fermeture des « bourdeaux » où se réunissaient les coureuses de remparts. L’objectif était aussi, en pleines guerres de Religion, de priver les huguenots de la joie de critiquer la corruption des mœurs des rois catholiques. Là encore, la mesure resta limitée dans le temps, tant les habitudes des amateurs de maisons de joie étaient tenaces.

Le Roi-Soleil, maître en son royaume, s’attaque à son tour à ce problème épineux. En 1656, il préconise, plutôt que le bannissement, l’enfermement des jeunes filles à l’Hôpital général puis, en 1684, à la Salpêtrière. Comme toujours, ce qui est écrit n’est pas toujours appliqué.

En 1778, la loi est renforcée par la tonte obligatoire de toute ribaude surprise à racoler sur la voie publique. Cette peine sera reprise, ensuite, en 1944 envers celles qui auront effectué la collaboration horizontale avec l’Occupant. Cette continuité punitive montre combien la société française associe depuis longtemps prostitution et déshonneur.

Le régime du réglementarisme

Lors de la Révolution, la prostitution est complètement dépénalisée : la liberté ne doit pas avoir de borne. Cependant, le Consulat puis l’Empire vont instaurer un nouveau régime législatif faisant de la prostitution un mal nécessaire à contrôler plutôt qu’à bannir définitivement. Ainsi, sous l’autorité napoléonienne, la France organise officiellement des maisons closes, surnommées aussi maisons de tolérance. Les prostituées doivent désormais être enregistrées, contrôlées par la police des mœurs et soumises à un suivi sanitaire strict afin de lutter contre les maladies vénériennes, en particulier la syphilis, véritable fléau du siècle.

Largement implantés dans les grandes villes, ces établissements variaient ainsi du bordel infâme aux lupanars très luxueux, fréquentés par l’aristocratie, la bourgeoisie ou toute personne prête à payer le prix fort. Ces maisons de renom, souvent décorées avec faste, devinrent des lieux prisés de la haute société. Certains noms sont restés gravés dans les mémoires, comme Le Chabanais, célèbre bordel parisien dont la clientèle comptait des écrivains, des princes et même des souverains étrangers, ou encore Aux Belles Poules, réputé pour ses fresques érotiques. Certaines prostituées, surnommées les Grandes Horizontales, deviendront des célébrités, comme la Païva, dont on disait : « Chez la Païva, qui paye y va » ou encore la Belle Otero, véritables icônes de la vie mondaine.

C’est également ainsi qu’apparaît l’expression « faire la tournée des grands-ducs ». Au XIXe siècle, de jeunes aristocrates russes, souvent des grands-ducs, en visite à Paris, prenaient l’habitude de parcourir la capitale de nuit en passant des cabarets aux restaurants chics, puis aux grands bordels de luxe, où ils dilapidaient des fortunes. Leur réputation de fêtards était telle que l’expression est restée pour désigner une virée nocturne rythmée par les plaisirs notamment charnels.

À cette époque, la prostitution n’était pas perçue comme un crime - du moins, lorsqu’elle se déroulait dans le cadre réglementé - mais comme une activité simplement surveillée.

La fin des maisons closes

Tout ceci prend fin en 1946 : la France opère un tournant radical. La loi Marthe Richard du 13 avril 1946 met fin au régime des maisons closes, ferme les établissements et institue l’illégalité des bordels. L’idée dominante était alors qu’une société moderne ne pouvait plus tolérer l’existence d’institutions dont l’objet était la prostitution organisée et parfois encline au proxénétisme.

Officiellement, la prostitution n’était plus criminalisée en tant que telle, mais toute forme de proxénétisme ou de maison close devenait illégale. Le texte engageait la mise en place de services de prévention et de réadaptation sociale pour les personnes prostituées, mais les moyens engagés furent insuffisants, entraînant une forte précarité pour les ex-prostituées.

Ainsi s’acheva une ère : des centaines de maisons, allant du lupanar modeste aux bordels les plus raffinés, furent contraintes de fermer. La prostitution perdait son cadre légal et devenait, pour une grande part, clandestine.

 

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

87 commentaires

  1. Quel est la position du couple Knafo Zemmour sur le commerce sexuel ?
    Plan commun avec Mr Tanguy ?
    Positionnement encore plus ultralibéral?
    Ou au contraire guerre, en actions véritables et non pas en simple principe , au proxénétisme comme contre les trafics de drogues ?

  2. J’imagine très bien mr Tanguy en proxénète.
    Il pourrait très bien encaisser, via imposition des auto-entrepreneurs et auto entrepreneuses du sexe, de jolis montants à Bercy. L’hôtel des finances sera rempli par les hôtels de passes?

  3. Bravo à Tanguy ! La prostitution est le plus vieux métier du monde et ne disparaitra jamais….. sauf à faire comme chez les chiens et les chats. On parle beaucoup du retour du service militaire national. Il va donc falloir re-créer les BMC.

  4. Je suis surprise du nombre de commentaires moqueurs ou négatifs.
    Je passe régulièrement au milieu du bois de Vincennes où je vois des filles de l’est peu vêtues attendre le client été comme hiver. Elles ne remplissent à mon avis pas les exigences d’hygiène et leurs conditions de travail, debout au bord d’une petite rue latérale ne sont certainement pas enviables.
    En Allemagne, la prostitution est légale et encadrée et personne ne trouve à y redire

    • idem je suppose pour le trafic de drogue. Vive les salles de shoot , la protection des consommateurs et des revendeurs.

      • Différence majeure : une partie de jambes en l’air entre adultes consentants est parfaitement saine d’un point de vue sanitaire (bien sûr si les conditions d’hygiène sont respectées… mais c’est valable aussi pour un repas au restaurant).

      • Réponse à semper si dessous :
        Pas de MST entre adultes consentant? Pas de rapports sexuels « consentis » sous la pression et regrettés ensuite ?

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