[CINÉMA] L’Agent secret, la traque d’un dissident brésilien dans les années 70

C’est aussi un film plein d’espoir sur les traces que laissent les événements au fil des décennies.
Copyright 2025 CinemaScópio - MK Production - One Two Films - Lemming
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Nous sommes en 1977, au Brésil, sous l’avant-dernier président des années de plomb, Ernesto Geisel, huit ans avant la fin de la dictature militaire.

Personnage taiseux au passé mystérieux, Marcelo, la quarantaine, débarque à Recife, en plein carnaval, où l’attendent un nouveau logement et un nouveau travail obtenus grâce à une organisation clandestine dissidente. Venu sous une fausse identité pour retrouver son jeune fils Fernando et démarrer ensemble une nouvelle vie, Marcelo apprend très vite que deux tueurs à gages sont à ses trousses, déterminés à remplir leur funeste contrat…

Dictature et assassinats politiques

Produit conjointement par le Brésil et la France, et tourné à Recife, São Paulo et Brasília, le nouveau film de Kleber Mendonça Filho, L’Agent secret, met en scène Wagner Moura, la vedette du feuilleton Narcos, dans un récit policier au charme rétro, sous le soleil plombant d’Amérique latine. Empruntant le tempo d’un certain cinéma d’Antonioni – on pense à Profession : reporter –, le film dépeint l’atmosphère anxiogène d’une époque cauchemardesque pour le peuple brésilien.

À l’époque, la crainte de voir les communistes arriver au pouvoir conduisit les milieux libéraux et l’armée à prendre de force les rênes du pays, avec l’appui de la CIA. Cette opération « Brother Sam », véritable coup d’État militaire, permit de renverser, le 31 mars 1964, la Quatrième République et son président João Goulart. Ce n’est qu’en 1985 que prit fin la dictature avec l’élection de Tancredo Neves à la tête du pays.

La traque dont fait l’objet le héros du film, qui s’avère, au cours du récit, être un ancien chercheur universitaire d’obédience marxiste, semble s’inscrire dans un contexte précis : celui de « l’opération Condor », à laquelle prit part le président Geisel, qui peut se résumer en une vague d’assassinats d’opposants politiques dans les années 70, menée à la fois par le Brésil, le Chili, l’Argentine, la Bolivie, le Paraguay et l’Uruguay. Selon une note, rendue publique en 2015, du directeur de la CIA de l’époque, William Colby, à l'intention du secrétaire d'État Henry Kissinger, le président Ernesto Geisel aurait personnellement autorisé les exécutions sommaires des opposants à son régime. Au total, 434 personnes ont été tuées ou portées disparues durant cette période 1964-1985.

Un film qui déjoue nos attentes

Jouant à fond la carte du mystère, des ambiguïtés et des informations parcellaires distribuées au compte-gouttes, le film de Kleber Mendonça Filho, soyons honnête, est d’un abord peu facile. Nécessitant un minimum d’effort de la part du spectateur pour comprendre de quoi il retourne, L’Agent secret se construit ouvertement en opposition aux films à suspense traditionnels, déjoue exprès nos attentes et se révèle, in fine, un récit désabusé, ironique et fataliste sur l’Histoire récente du pays. Paradoxalement, c’est aussi un film plein d’espoir sur les traces que laissent les événements au fil des décennies, sur les vérités qui finissent par éclater et sur la (lente) reconstruction des victimes.

 

4 étoiles sur 5

 

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

8 commentaires

  1. Ayant vu le film, je me demande s’il mérite une seule étoile. D’une lenteur insoutenable, on s’ennuie bien souvent. Le récit est biscornu, la photo digne d’un mauvais amateur, seul l’acteur principal tire son épingle du jeu; tout le reste est caricatural. Et il y a bien sûr l’idéologie gauchiste marxiste soutenue.

    • Nous n’avons pas vu le même film : Kleber Mendonça Filho fait preuve d’un grand talent de metteur en scène.
      On ne voit pas passer les 2h45 …

  2. Certes l’assassinat des opposants politiques (opération Condor) est hautement répréhensible, mais quand la justice est forcée -par engorgement des tribunaux- de remettre en liberté des tueurs bien identifiés, on en vient à se demander si…

  3. Encore une apologie deguisee en victimisation d’un soi disant heros marxiste .. Mais qu’on fait les communistes quand ils ont pris le pouvoir en amerique du sud avec l’appui de leurs complices jesuites ? Ils ont pauperise leurs peuples et pratique les executions de masse …et les persecutions contre les vrais chretiens .

  4. Je me promets de voir ce film. La lenteur profonde des films d’Antonioni est un défi au cinéma d’aujourd’hui qui nous prend de vitesse. Nous verrons bien.

  5. Je doute que ce soit à la hauteur de tropa de elite du même acteur. Je vais éviter les films trop politique, ça me fatigue quand je veux me divertir, la politique on en a déjà tous les jours!

  6. Vivant au Brésil et fan de Wagner Moura, je ne pouvais pas le rater ! Même si la personnalité du réalisateur Kleber Mendoça Filho, très engagé à gauche, pouvait poser question, comme d’ailleurs en témoignent ses films les plus récents tels que Aquarius ou Bacurau, avec la toujours phénoménale Sonia Braga.
    Le film est donc censé dépeindre un Brésil que je n’ai pas connu. Et c’est hélas surtout ça que j’en ai retenu: un peuple vivant et combatif resté certes ouvert et joyeux devenu gras du cerveau et accro au smartphone.

  7. Superbe film qui nous montre la vitalité du cinéma Sud-Américain après la réussite d’un autre film Brésilien remarquable et remarqué, au début de l’année 2025, l’excellent « Je suis toujours là » de Walter Salles.
    La performance de l’actrice Fernanda Torres y était parfaite.

    Dans le film de Kleber Mendonça Filho, c’est l’acteur Wagner Moura qui nous enchante et qui mérite, haut la main, son Prix d’interprétation masculine à Cannes …
    Ces 2 films sont incontournables !

Commentaires fermés.

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