[CINÉMA] Une enfance allemande : la fin du nazisme vue d’une petite île frisonne

Le portrait d’un petit garçon soucieux de sa mère à un moment où le monde que celle-ci a contribué à bâtir se délite.
capture Allo Ciné
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Nous sommes au printemps 1945 à Amrum, une petite île frisonne septentrionale de la mer du Nord appartenant à l’Allemagne. Les Russes, dit-on, sont à cinquante kilomètres seulement de Berlin ; la chute du régime nazi est imminente.

Fils d’un haut dignitaire, le jeune Nanning, douze ans, est venu s’installer dans ce territoire reculé avec sa mère et son frère après que la maison familiale de Hambourg a été détruite deux ans plus tôt sous les bombardements de la ville avec l’Opération Gomorrhe, menée conjointement par les Anglais et les Américains. Servant fidèlement le régime, la famille de Nanning s’accroche désespérément à l’espoir d’une victoire allemande, il n’est donc pas question pour la mère ni pour les fils d’envisager une autre issue. Néanmoins, sur cette petite île de pêcheurs et d’agriculteurs, relativement préservée du tumulte de la guerre, le jeune garçon va découvrir que les convictions de ses parents ont leurs limites et que leurs engagements politiques ont des conséquences pour lui et pour leur entourage.

Un cadre enchanteur

Réalisé par le cinéaste germano-turc Fatih Akin, d’après un scénario initial du regretté Hark Bohm, acteur, scénariste, réalisateur, producteur et professeur allemand, décédé en novembre 2025, Une enfance allemande : île d'Amrum, 1945 (ou simplement Amrum, dans sa version originale) a plus d’un atout pour lui : d’abord un contexte historique riche de possibilités de mise en scène, une communauté méconnue au dialecte spécifique (l’öömrang de Frise), un cadre atypique aux paysages enchanteurs de bords de mer et une approche filmique contemplative dont l’inspiration revendiquée est celle du grand Terrence Malick. Le réalisateur Fatih Akin, en effet, aurait tourné exclusivement les trois dernières heures de la journée, en lumière naturelle, afin de sublimer ses décors et personnages.

La parole se libère

Récit initiatique sur l’enfance, inspiré semble-t-il des jeunes années de Hark Bohm, Amrum dresse le portrait d’un petit garçon soucieux de faire plaisir à sa mère et de prendre soin d’elle (quitte à manquer de se noyer pour aller lui apporter du beurre) à un moment où le monde que celle-ci a contribué à bâtir se délite de toutes parts et que s’écaille la peinture du régime idyllique auquel croyaient ses parents. Dans ce contexte libérateur, en effet, une paysanne peut enfin exprimer tout le mal qu’elle pense de la « fichue guerre d’Hitler » sans véritablement craindre la sanction ; un père et son enfant peuvent tranquillement expliquer à un fils de dignitaire qu’ils écoutent une station de radio interdite ; et un pêcheur raconter à ce même garçon que ses parents ont envoyé une innocente dans un camp de concentration. La parole se libère et Nanning comprend deux-trois vérités qui lui ont été cachées jusque-là. Subtil dans sa façon de suggérer les choses à distance plutôt que de les expliciter, le cinéaste aurait toutefois pu se montrer un peu plus frontal pour illustrer son propos.

3 étoiles sur 5

 

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

Vos commentaires

9 commentaires

  1. C’est un bon bain d’histoire contemporaine, un film qui touche et qui touche à beaucoup de choses, et c’est vrai que l’auteur aurait pu se montrer moins allusif, quitte à perdre un peu de poésie. Mais le choix d’une île, Amrum, est en soi un symbole. Pas tout à fait la terre, pas tout à fait la mer. En1945 « Deutschland capituliert « . un jeune enfant, encore dans les limbes politiques se voit offrir des lambeaux de passé et rencontre des réalités concrètes qui vont l’initier à la vie. Apprentissage au coeur d’une ruralité filmée avec bonheur, empathie animaale, dure réalité des guerres. Offrir alors à sa mère le bonheur d’un gâteau est une quête qui ressemble à un conte. La farine, les oeufs, le sucre, le miel. Il faut donner de soi, troquer. En filigrane, l’Amérique, paradis pour ceux qui sont partis, en laissant dans l’île une mémoire : ceux qui s’en vont sont ceux qui sont toujours restés, nous dit-on. Qui est de souche et qui ne l’est pas ? Les enfants qui arrivent dans l’île sont-ils bien allemands ou polonais, ou polaks ? Une intégration, comme les sables mouvants de l’île. Car tout est mouvant dans ce film, comme à l’adolescence qui voit le monde en double foyer. Période charnière que celle qui va clore la guerre dans cette île qui synthétise les engagements. Tout est dit avec discrétion, belle facture du metteur en scène, qui n’oublie pas les camps de la mort, nazis, et les camps de prisonniers ouverts par les Alliés à l’ennemi. De bout en bout, le film est parfait, il tient en haleine, il vise juste sans chiqué, mille fois mieux qu’un documentaire. Les derniers plans montrent la vie encore présente de ceux qui ne sont plus et ouvre à l’enfant, qui quitte l’île, un bain d’espérance.

  2. Je préfère que les sujets délicats soient traités par les gens du crue, avec l’histoire, le contexte, la mentalité…ce sujet ne peut pas être traité par un turc (même si le scénario est issu d’un allemand) et je trouve cela limite indécent. J’ai toujours détesté la mouvance nazi et je n’irai pas voir le film d’une personne extérieure à la problématique.

  3. La manipulation des masses, aujourd’hui encore, me terrifie, tant elle est facile de la part de l’autorité légale. On peut le constater avec l’hystérie collective provoquée par des annonces gouvernementales et avant que le bon sens reprenne le dessus, par exemple sur le (soi-disant) covid, la détestation artificielle de M. le Pen, de V. Poutine ou D. Trump, ou que les partis politiques patriotes seraient d’extrême droite (?!).
    Tout cela a commencé le 11 septembre 2001, quand les gouvernements ont admis que l’acier n’avait aucune résistance, que le béton armé se pulvérisait naturellement en tombant, qu’un avion pouvait se liquéfier et disparaître… C’était un test « grandeur mondiale », et qui a fonctionné à merveille (je parle bien dans le sens de merveilleux, du surnaturel).
    Dans ces conditions, le peuple allemand et le peuple italien ont pu être abusés par le nazisme et le fascisme.

  4. Tous les Allemands n’étaient pas hitlériens même s’ils ont été pris dans la tourmente et en ont souffert encore longtemps après.

    • Exact. L’une de mes amies, allemande (oui j’ai des amis de tous les continents, et de tous les pays, ou presque et de religions différentes , qui s’entendent bien lords que je les reçois ensemble) lors de la dernière guerre nous racontait comment ses frères avaient du se cacher pour ne pas être mobilisés par le gouvernement hitlérien pour aller faire la guerre (c’était le style de ce qui se passe en ukraine en ce moment).

      Toute la famille a été prise dans la tourmente, mais s’en est sortie sans céder.
      Elle me disait ne pas toujours comprendre les français sur ce point. Il est vrai que les français adorent amalgamer.

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