Necker et l’échec de la réforme fiscale : une histoire toujours d’actualité

L’histoire de Necker rappelle les conséquences révolutionnaires de l'inaction face à l’urgence budgétaire.
Portrait de Jacques Necker, par Joseph-Siffrein Duplessis
Portrait de Jacques Necker, par Joseph-Siffrein Duplessis

Alors que la dette publique française a dépassé les 3 345,8 milliards d’euros, soit 114 % du PIB, et que les dépenses sociales atteignent désormais un niveau record de 31,5 % du PIB, la France s’enfonce dans une crise budgétaire et sociale sans précédent.  Dans ce contexte incertain, tous les regards se tournent vers le Premier ministre François Bayrou, qui doit présenter ce 15 juillet son plan pour un redressement du modèle français. Cependant, sous le règne du bon roi Louis XVI, un homme du nom de Jacques Necker avait déjà tenté de sortir la France du marasme économique en appelant à la transparence et à la réduction drastique des dépenses. Mais sa volonté de réformer se heurte à des élites incapables de changer et provoque son renvoi le 11 juillet 1789. Son échec constitue une mise en garde sur l’incapacité de la France à mener une véritable réforme de son modèle économique et sur les conséquences désastreuses que cela pourrait entraîner.

Un Mozart de la finance

C’est en Suisse, à Genève, que Jacques Necker vit le jour le 30 septembre 1732 au sein d’une famille protestante. Attiré par le monde de la finance, il gagne en expérience en travaillant dans diverses banques à Genève puis à Paris. Grâce à son sens aigu des affaires, il finit par cofonder une agence bancaire avec l’un de ses compatriotes genevois, Georges Tobie de Thellusson, qui prend le nom de banque Thellusson & Necker.

Ainsi, notre Genevois, par ses talents de gestionnaire et de négociateur, finit par devenir riche mais aussi par attirer l’attention de la couronne de France. Cette dernière, par nécessité, lui demande son aide et le nomme directeur général du Trésor royal en 1776. Une lourde tâche attend alors notre nouveau ministre, qui se retrouve face à un défi titanesque : la gestion de la dette massive de la France, alors estimée à 530 millions de livres en 1781, un fardeau jugé insoutenable mais bien moindre que celui de notre époque actuelle.

Le ministre de la transparence et de la réforme

Devenu désormais responsable des finances de l’un des plus grands royaumes d’Europe, Jacques Necker cherche la solution pour renflouer les caisses de l’État tandis que l’inconscient Louis XVI les vide pour soutenir les colonies américaines dans leur lutte pour l’indépendance.

Pour relever ce défi, Necker entreprend alors de réformer les finances royales sans toucher à l’impôt direct sur le peuple, un pari audacieux vous en jugerez. Pour éviter de peser sur le futur Tiers-État, il propose plutôt de réduire les dépenses de la cour et de réorganiser l'administration fiscale afin d'améliorer l'efficacité et la transparence des comptes publics. Ceci n’est bien sûr pas du goût de tout le monde, notamment des puissants et des aristocrates, qui considèrent n’avoir de compte à rendre à personne.

Afin de provoquer un électrochoc dans la société française, Necker décide de publier le Compte rendu au roi en 1781 et provoque un véritable scandale. Ce document accessible à tous expose alors l’état des finances publiques et les solutions envisagées pour les redresser. Ce rapport présente aussi les dépenses extravagantes de la cour, pointant ainsi du doigt la responsabilité directe de l'aristocratie dans l'endettement du royaume. Louis XVI, poussé alors par une noblesse conservatrice, finit par renvoyer Necker, qui, malgré cette disgrâce, apparaît aux yeux du peuple comme un ministre courageux et honnête.

Échecs et Révolution

Cependant, le roi de France finit par regretter sa décision lorsqu’en 1788, la dette de l’État atteint les 4 milliards de livres. Ce montant faramineux s’explique alors par l'absence de réformes drastiques, auxquelles s'ajoutent les conditions météorologiques désastreuses affectant les productions agricoles françaises. Ainsi rappelé au poste de ministre des Finances, Necker convainc le roi de convoquer les États généraux en mai 1789 pour trouver une solution à cette crise. Néanmoins, l’hostilité tenace de la noblesse provoque son nouveau renvoi le 11 juillet 1789. Cette décision entraîne, sans le vouloir, la prise de la Bastille trois jours plus tard. En effet, comme le déclara Camille Desmoulins, « Monsieur Necker est renvoyé ; ce renvoi est le tocsin d'une Saint-Barthélemy des patriotes ».

Comprenant son erreur, Louis XVI rappelle Necker pour la troisième fois, le 16 juillet. Néanmoins, le système monarchique est déjà trop décrédibilisé et dans la France de 1789, comme dans celle de 2025, la confiance dans l’action publique ne tient parfois qu’à un fil. En effet, face au monde nouveau qui s’instaure, Necker ne parvient pas à restaurer son image d’homme providentiel. Des figures montantes comme Mirabeau s’opposent désormais à ses idées. Défait, Necker démissionne en 1790 et décide de se retirer de la vie publique. Il se réfugie dans son domaine de Coppet, en Suisse, où il rédige des ouvrages économiques et politiques avec sa fille Germaine de Staël, future grande figure du romantisme. Il s’éteint à Genève le 9 avril 1804, non sans avoir laissé derrière lui l’image d’un ministre visionnaire mais bridé par un système incapable d’accepter l’effort de la réforme, une leçon de notre Histoire à retenir à l’heure où la France a besoin plus que jamais d’un nouveau modèle économique et qui, dans le cas contraire, pourrait mener à une nouvelle révolution.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

18 commentaires

  1. Contrairement à ce qui est dit dans cet article, Louis XVI s’est lancé à contrecœur dans la guerre, non, au départ, pour soutenir les Insurgents qui n’aimaient pas les Français, mais parce que les Anglais se préparaient à nous faire la guerre car le commerce maritime français renaissant les dérangeait. Ils avaient même commencé à négocier avec une partie des Américains qui étaient prêts à s’allier avec eux contre la France. Quand nos services de renseignements ont découvert qu’un envoyé anglais avait été reçu par Benjamin Franklin en région parisienne, Louis XVI a ordonné la signature d’un traité de commerce avec les Américains qui devaient privilégier le commerce avec la France et c’est seulement à partir de moment là que Franklin a été officiellement reçu à Versailles. Malheureusement dès la guerre terminée, les Américains ont repris leurs liens commerciaux privilégiés avec le Royaume Uni et ils n’ont même pas remboursé les prêts qui leurs avaient été concédés par la France.
    On ne peut donc pas comparer la politique de Louis XVI vis-à-vis de l’Amérique avec celle de Macron avec l’Ukraine.

    • Ces éclairages ne sont pas inintéressants mais ne remettent pas en cause le fond de l’article qui, par ailleurs, ne fait aucune allusion à la guerre en Ukraine …
      Le fond est que Macron, comme d’autres présidents avant lui depuis 40 ans, dépense l’argent qui n’existe pas et plombe l’économie, la vraie, en taxant de plus en plus plutôt que, comme les derniers rois, de faire des économies sur le train de vie de l’Etat.

  2. Tous ces « rois » étaient des voyous dispendieux inconséquents ( à part Louis XI). De (saint) Louis IX ( rançon des croisades) à François 1er ( rançon espagnole!), ils ont ruiné la France dans des guerres, des fastes ( Louis XIV, Versailles) châteaux partout, Cathédrales. Certes aujourd’hui c’est le « patrimoine »… mais ça fut la ruine du peuple de l’époque. Inconséquents ( Louis XV, qui ne pensait qu’à tringler des gamines,) Louis XVIII qu’à bouffer, Charles X ( sacre ruineux!), Napoléon aussi. Napo a eu une « vision » et établi une grand partie de la France d’aujourd’hui.

    • Oui mais c’est rois ont agrandir le domaine royal et national et ont doté la France d’institutions qui fonctionnent toujours dans notre répulique pourrissante…Vous oubliez de dire qu’à partir de Napoléon la France ne connaîtra plus de famines et que son successeur fera de notre pays un des plus modernes de son époque. Comparez au bilan des républiques bourgeoises et vous ne trouverez guère que la rade de La Rochelle et notre parc nucléaire à mettre a leur crédit….Il est temps qu’on mette fin au règne de la bourgeoisie sur ce pays et qu’on réponde une nouvelle aristocratie sur des principes qui ne soient pas ceux de l’enrichissement personnel .

  3. Necker n’aurait pu de toute façon rien faire, car l’opposition des nobles n’était rien: le système féodal était un carcan économique qui vivait ses dernières heures quoiqu’il pût se passer. Aujourd’hui en France, c’est pareil: Bayrou cherche à gérer ce qui est ingérable en l’absence de réformes profondes ( suppression des aides géantes excessives, lutte contre la fraude massive, arrêt au passage des droits médicaux accordés aux Algériens lors des accords de 68 à dénoncer, etc.). Il n’y arrivera donc pas, et si peu discrètement Montchalin et consorts lorgnent sur les augmentations d’impôts: déremboursement des médicaments, sous-indexation des retraites, « année blanche », augmentation des « petites » taxes par ci par là etc.) . Et voilà pourtant Bayrou qui nous raconte qu’on n’est pas riche par l’impôt, comme si les Français ne le savaient pas depuis longtemps: ainsi l’on prête à Churchill d’avoir dit « qu’un pays qui veut s’enrichir par l’impôt est comme cet homme qui met ses deux pieds dans un seau et croit s’élever dans les airs en tirant sur l’anse ».

    • Nous serons bientôt « Sans chemise, sans pantalon », même plus besoin de ceinture, nous serons nus!…Fin prêts pour l’abattoir…

  4. Bien dit. Louis XVI° était pétri de bonnes intentions et avait le sens de l’humain. Mais il n’était pas ferme et a accumulé les erreurs. Le première étant la remise en selle des magistrats se mêlant de politique que Louis XV avait fini par museler. On dit bien que l’Histoire est un perpétuel recommencement …

  5. J adore  » Louis XVI vide les caisses pour soutenir l’économie américaine dans sa lutte pour l’indépendance ( 1781) . 2025 Macron vide les caisse de l état pour soutenir l Ukraine. En fait votre article est si actuel nous vivons les même maux qu’à cette epoque prerevolutionnaire ( dépenses extravagantes, absence de réforme, responsabilité de l’aristocratie..)

    • Et peut être la même suite que celle du « roman Necker » malgré la disparition du symbole Bastille…

      • Oubli = A quand la ré-impression des estampes montrant le Tiers Etat ployé sous la charge des privilégiés ou le ministre Calonne face à la basse cour qui lui tient lieu d’auditoire ?

  6. C’est exactement ce qui se passe actuellement, ces fameuses élites qui refusent de réformer les finances publiques (les privilèges de tous ces ex-présidents, ex-premiers ministres, ne plus remboursement les avortements non médicaux, les changements de genre, les aides sociales, médicales, des mineurs étrangers et des clandestins , des factures médicales non payées aux hôpitaux par des présidents ou richissimes étrangers venus se faire soigner en France, expulser tous les délinquants étrangers qui nous coûtent aussi un pognon de dingue , les économies sont toutes trouvées si on y met de la bonne volonté et surtout du courage

    • Le socialisme ignore le terme « courage » et lui préfère celui de « profiteur »….des gueux bien entendu.

  7. Je crois me souvenir que Necker était en fonction sans émoluments, comme il le souhaitait. La République ici-presente n’a rien à envier à la monarchie. Elle se pavane comme un paon, insolente et sourde. On la gifle et elle repousse. Coiffée de sa faillite, elle décide encore. Le peuple de France a bien changé. Il accepte son suicide.

  8. Necker n’était pas aussi drastique dans ses réformes que vous l’indiquez, du moins au début de son intervention : « Il faut désirer le bien, y marcher ; mais c’est y renoncer que de vouloir y atteindre par un mouvement précipité, qui presque toujours augmente les obstacles et les résistances. »
    Extrait du Mémoire de M. Necker au Roi, sur l’établissement des administrations provinciales (1781)

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