[STRICTEMENT PERSONNEL] L’homme présidentiel
En plein jour, en plein soleil, tenant une lanterne allumée, Diogène, l’air affairé, semblait en quête. Mais de quoi ? Ou de qui ? Au premier passant qui, intrigué, s’en inquiétait, « Je cherche un homme », répondit le philosophe SDF. Un homme ? Entendez « un vrai ». Il faut croire que l’espèce était déjà rare, au IVe siècle avant Jésus-Christ. Le saint patron des cyniques et des clochards eut beau sillonner les rues d’Athènes tout le jour, il finit par affirmer qu’il avait fait chou blanc.
Et ne sommes-nous pas nous aussi, nous autres Français, en ce premier quart du XXe siècle, à la recherche, vaine jusqu’ici, de cet autre oiseau rare que serait l’homme (ou la femme, bien sûr) providentiel ou, plus précisément, présidentiel qui viendrait nous tirer du marasme aussi affligeant que ridicule où se morfond et se désespère notre malheureux pays que ses derniers chefs de l’État ont fait, l’un après l’autre, plus petit qu’il n’était.
Eh quoi, diront les optimistes et les indifférents, il n’y a pas le feu. L’actuel président de la République française n’est-il pas en fonction pour encore deux ans ? Attendons patiemment le terme de son mandat…
Emmanuel Macron est en droit de s'incruster...
Il est parfaitement exact qu’élu en 2017, réélu il y a trois ans, Emmanuel Macron est légalement et même constitutionnellement tout à fait en droit de s’incruster sur son trône branlant jusqu’en mai 2027, comme il a déclaré à plusieurs reprises l’avoir décidé. Il n’est pas moins vrai que le peuple français, qui regrettait majoritairement, de notoriété publique, le choix qu’il avait été amené à faire en 2022, a saisi l’occasion que l’apprenti sorcier de l’Élysée lui avait imprudemment offerte en 2024 pour le mettre effectivement en minorité et frapper dès lors d’illégitimité son maintien au pouvoir, ou plutôt à l’apparence du pouvoir. Il y a maintenant bientôt un an qu’une dissolution aventureuse et ses suites ont entraîné l’embolie, puis la paralysie de nos institutions qui ne doivent d’avoir survécu à cet accident politico-cérébral qu’à leur robustesse. Mais dans quel état, et dans quel État ?
Désavoué de la sorte, imagine-t-on que le fondateur de la Ve République n’en aurait pas immédiatement tiré les conséquences ? Et le dire, ce n’est pas faire parler un mort pour substituer à la réalité historique d’aventureuses hypothèses. N’ayant pas recueilli, à quelques points près, et en réponse à une question qui n’était pas existentielle, le « oui » sur lequel il comptait, le général de Gaulle, considérant que le lien de confiance d’où il tirait son autorité était rompu, démissionna moins de vingt-quatre heures après la sanction du référendum d’avril 1969. Le moins que l’on puisse dire est que la leçon, de courage, de dignité et de démocratie qu’il donna ce jour-là n’a pas été retenue par son lointain successeur.
Les candidats à la candidature prolifèrent
Quoi qu’il en soit, sur la dépouille encore chaude de la chose désignée, faute de mieux, sous le nom de macronisme, les candidats d’ores et déjà déclarés se multiplient et les candidats à la candidature prolifèrent, sans même parler des prétentieux prétendants à la prétendance et de tous ceux qui en rêvent sans nous faire rêver.
Quoi qu’il en soit, le point commun à ceux dont les noms, les visages, les déclarations, les propositions et les arrière-pensées encombrent déjà les tribunes que leur offrent jusqu’à satiété les médias, semble être de n’avoir pas compris ou d’être incapables, pour diverses raisons, de prendre la mesure du poste qu’ils briguent et de l’enjeu qui lui est attaché par la Constitution de la Ve, l’élection du président de la République au suffrage universel, la situation, l’Histoire de la France, sa situation, sa survie au sein d’un monde brutal, sans pitié pour les faibles et les canards boiteux, si brillants qu’ils aient pu être dans le passé.
Ici, il est question de bloc national, d’union des droites, là de Nouveau Front populaire, de cartel des gauches. On envisage des coalitions exaltantes, de Philippe Poutou à Marine Tondelier en passant par Jean-Luc Mélenchon, de Ruffin à Glucksmann en passant par Olivier Faure ou encore de Laurent Wauquiez à Sarah Knafo, d’Édouard Philippe à François Hollande, que sais-je encore. Il n’est moineau ou moinillon qui ne se sente pousser des ailes de condor, grenouille qui ne se voie en bœuf…
Le désespoir, en politique, est une sottise absolue
La raison d’être et de gouverner du président de la République, dans le monde où nous vivons, n’est pas de jouer la moitié des Français contre l’autre moitié, de commencer par diviser pour mieux régner, de faire appel à une France contre l’autre, mais de rassembler, de réunir, de rassurer les uns sans faire trembler les autres - de marcher sur deux jambes, en somme. Deux urgences parallèles et compatibles doivent s’imposer à celui qui a l’audace d’aspirer à diriger notre pays malade et désuni. Rétablir l’ordre public, assurer la sécurité, restaurer la cohésion de sa population et, d’autre part, développer l’activité, la prospérité, lutter contre les inégalités, garantir la justice sociale. Un pays, comme un individu en bonne santé, avance sur deux jambes…
C’est beaucoup demander. Et alors ? L’état dans lequel Charles de Gaulle – encore lui ! – trouva la France quand elle se tourna de nouveau vers lui, en 1958, ne le cédait en rien à son état actuel. En quelques années, le général avait rétabli nos finances malades, mis fin à la guerre d’Algérie en opérant à chaud et sans anesthésie, modernisé notre économie, garanti notre indépendance nationale en créant notre force de dissuasion, fait de nouveau entendre haut et fort la voix de la France… Il est vrai qu’il possédait un capital historique, immatériel, incontestable, incomparable à celui dont disposent ses lointains épigones, dont aucun n’a eu la chance de sauver l’honneur d’un pays tombé dans l’abîme, d’incarner sa résistance, sa libération et son retour parmi les grands. L’Histoire, qui ne se reproduit jamais à l’identique, nous enseigne, entre autres leçons, comme disait un certain Charles Maurras, que le désespoir, en politique, est une sottise absolue.
Passagers d’une galère en perdition, notre tendance, naturelle est de nous raccrocher à tout ce qui pourrait apparaître comme une planche de salut. La spectaculaire victoire de Bruno Retailleau sur son adversaire post-gaulliste a eu un retentissement, a déclenché une marée de commentaires et suscité chez certains une vague d’espoir qui s’explique d’abord par notre enlisement présent. Sans vouloir minimiser la chose, rappelons que si le ministre de l’Intérieur a écrasé son adversaire, 75 % d’un corps électoral limité à environ cent mille votants ne sont pas toute la France et que la compétition se déroulait à l’intérieur de l’un des deux anciens partis de gouvernement dont l’immense majorité des Français ne veulent plus. De là à chanter « C’est Retaille, Retaille, Retaille, c’est Retailleau qu’il nous faut », comme nos ancêtres, pendant quelques saisons, séduits et abusés par la prestance, la jactance et les promesses de Gascon du général Revanche, entonnèrent en chœur « C’est Boulange, Boulange, Boulange, c’est Boulanger qu’il nous faut », il y a de la marge. On peut saluer avec sympathie l’émergence, favorisée par le vide ambiant, d’un homme qu’honorent la fidélité à ses convictions, la continuité de son parcours et les bonnes intentions qu’il a manifestées sans être encore à même de les traduire en actes. A lui de jouer, maintenant, et de ne pas décevoir…
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56 commentaires
Quand on parle du Général, éviter de comparer au type qui occupe l’Elysée, ce serait bien.