[STRICTEMENT PERSONNEL] Les Rayons et les Ombres : où mènent les mauvais chemins
« Allons-nous éternellement entretenir saignantes les plaies de nos désaccords nationaux ? Le moment n’est-il pas venu de jeter le voile, d’oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas ? » Ainsi parlait le Président Pompidou, le 21 septembre 1972. Le chef de l’État avait été sommé de s’expliquer sur la grâce qu’il venait d’accorder à l’ancien milicien Paul Touvier. Âgé de vingt-neuf ans en 1940, Georges Pompidou n’avait ni résisté ni collaboré pendant les quatre années de l’Occupation. Comme l’immense majorité des Français, il s’était contenté de vivre et croyait sans doute exprimer un sentiment généralement partagé.
Un passé qui ne passe pas
La suite devait lui apporter le plus cinglant des démentis. Meurtrier, entre bien d’autres, de Jean Moulin, Klaus Barbie fut jugé et condamné en 1986. Puis vint, en 1994, le tour de Paul Touvier, tardivement rattrapé par la Justice française. Enfin, en 1998, Maurice Papon, préfet sous de Gaulle, ministre sous Giscard d’Estaing, cité à comparaître devant une cour d’assises pour y répondre des forfaits qu’il avait commis ou couverts en tant que haut fonctionnaire du régime de Vichy, devenait à son corps défendant l’ultime condamné de l’Épuration. L’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité l’emportait sur le principe ancien de la prescription, la rigueur sur l’amnistie, les exigences de la mémoire et de la morale sur le droit à l’oubli et au pardon. L’historien Henri Rousso pouvait parler à bon droit d’un passé qui ne passe pas.
De fait, le cinéma et l’audiovisuel français, supposés témoins d’une époque et d’une société, faisaient parallèlement preuve d’une discrétion ou, pour mieux dire, d’une frilosité extrême concernant les « années noires ». Producteurs et réalisateurs s’accordaient à estimer qu’il y avait dans ce domaine maudit plus de coups à prendre que de lauriers à récolter. Plus généralement, il est à noter que le septième art national n’a guère exploité les filons pourtant riches de scénarios, d’intrigues, de drames et de personnages que l’Histoire millénaire de notre pays offre à la création et à l’imagination. Qu’il s’agisse des guerres de Religion, dont l’ampleur, la durée et la férocité dépassent tout ce que nous avons connu depuis, qu’il s’agisse de la Révolution française, qui ajouta aux horreurs de la guerre étrangère celles de la guerre civile, qu’il s’agisse de la Commune de Paris ou de la dernière guerre mondiale pourtant présente dans nos mémoires et notre sensibilité, la pauvreté de notre répertoire confine à l’indigence.
S’agissant de la tranche de notre Histoire qui va de juin 1940 à mai 1945, mis à part les innombrables navets qui opposent de façon primaire les bons, très bons, aux méchants, très méchants, et les rares comédies (Papy fait de la résistance) qui, réussies, parviennent à nous faire rire sur un sinistre, les doigts d’une seule main suffisaient, jusque il y a peu, pour recenser les œuvres à la hauteur de thèmes à juste titre réputés brûlants. C’était, bien sûr, le cas de deux classiques : Nuit et Brouillard, d’Alain Resnais, Le Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophuls. Il en est de même du Monsieur Klein, de Joseph Losey. Il serait injuste de ne pas mentionner L’Armée des ombres, de Jean-Pierre Melville, hommage sobre et dur aux héros de la Résistance intérieure. Le nom et le chef-d’œuvre de Louis Malle s’imposent enfin, avec Lacombe Lucien, cette fiction qui fit scandale, en 1974, du seul fait que le même individu y apparaissait capable, selon les circonstances, d’être un héros ou un bandit, digne d’être décoré sur le front des troupes ou désigné pour être passé par les armes.
Personne ne pouvait prévoir, en 1940, le cours des événements
À cette courte liste, on ajoutera la série télévisée Un village français, qui détaille avec une justesse d’analyse, de ton, de décor, d’interprétation aussi exceptionnelle que constante, retrace l’évolution des comportements, des engagements, des esprits dans une petite ville franc-comtoise, et repose sur deux postulats souvent méconnus. Ce sont les rencontres de la vie qui déterminent les orientations et les acte de personnages pris dans une situation qui les dépasse. Deuxième point. Personne, je dis bien personne, ne pouvait savoir ou prévoir, en 1940, le cours des événements à venir ni l’attitude qu’il fallait adopter. Chacun sait aujourd’hui ce que tous ignoraient hier. D’où les jugements à la va-vite et à l’emporte-pièce que beaucoup d’entre nous portent sur des choix qu’ils n’ont pas eu à faire.
C’est une des leçons que tout spectateur honnête du dernier film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, devrait avoir en tête. De fait, seuls quelques grincheux dont le siège était fait d’avance ont cru devoir chercher des poux dans la tête du réalisateur, en raison des errements de son sujet, et ont crié à tout hasard au scandale en espérant visiblement déchaîner une polémique qui a fait pschitt sans trouver le moindre écho. Entre soixante-quinze et quatre-vingts ans après les faits et les personnages évoqués, tout se passe comme si, touchant une époque si longtemps objet de controverses passionnées, nous entrions enfin dans l’âge de la sérénité, comme si nous étions enfin capables d’aborder sous la conduite de Giannoli la vie, le parcours, les personnages de Jean (et Corinne) Luchaire sans sombrer dans l’hystérie, comme si nous étions devenus adultes, aptes à envisager calmement notre histoire, c’est-à-dire une part de nous-mêmes, dans le miroir qui nous est tendu. Avant Les Rayons et les Ombres, Giannoli avait porté à l’écran Les Illusions perdues, d’après Balzac. C’est à un autre roman de celui-ci plutôt qu’à Hugo qu’il aurait pu emprunter son titre : Où mènent les mauvais chemins.
Plus jamais ça !
La vie de Jean Luchaire peut être définie comme un glissement, une dérive. À vingt ans, en 1920, au lendemain de la grande boucherie dont la France ne s’est jamais remise, Luchaire, comme Aristide Briand, comme Pierre Laval, comme tant d’autres, est un militant du pacifisme intégral. Plus jamais la guerre ! Comment ne pas le comprendre ? Au début des années 1930, quand il apparaît que la guerre menace de nouveau, et de nouveau entre la France et l’Allemagne, insensible aux autres messages dont est porteur le nazisme, Luchaire persévère : plus jamais ça ! Après l’étrange mais surtout écrasante défaite de 1940, il persiste. Bâtissons la paix sur les décombres de la guerre, de concert avec notre grand voisin désormais tout-puissant. C’est mettre la main, puis le bras, puis tout le corps dans la gueule du loup. Séduit puis acheté par l’occupant, délibérément aveugle sur la nature du IIIe Reich, ses objectifs et ses crimes, la vénalité de Luchaire, éphémère patron de la presse parisienne, explique sa servilité. Pour finir, dupe de sa propre propagande, il double son erreur morale d’une erreur factuelle. Comme beaucoup de collaborateurs, qui n’ont plus d’autre planche de salut, il voudra croire jusqu’au bout à la victoire de l’invincible Wehrmacht. Il le paiera de sa vie. Fusillé en 1946.
Voilà toute l’histoire, et c’est aussi, et c’est d’abord de l’histoire ancienne, et l’événement tient à ce qu’on a pu réaliser sur un tel sujet un film sans parti pris, sans haine et sans crainte, et qu’un nombreux public assume désormais ce passé dont rien ne pourra faire qu’il n’ait pas été. Verra-t-on un jour à l’écran, tels qu’ils furent, sans biais et sans retouches, de Gaulle, Jean Moulin, Pétain, Laval, Doriot ? Vainqueurs et vaincus, résistants, collabos, ou ni l’un ni l’autre, petits ou grands, tous les acteurs de la pièce sont allongés côte à côte, sinon réconciliés, dans la paix des cimetières. Le seul tribunal dont ils relèvent désormais est celui de la postérité, sous toutes ses formes. L’heure aurait-elle sonné, que Georges Pompidou appelait de ses vœux, où les Français s‘aimeraient les uns les autres ? Ceci, hélas, est une autre histoire, comme disait Kipling.
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16 commentaires
Oui, d’accord, intéressant. Mais d’un autre point de vue il ne se passe pas une seule journée aujourd’hui en France sans que l’une ou l’autre des chaînes de la TNT, voire plusieurs, – et sans compter les autres, et les autres médias, bouquins, etc. – ne diffuse un documentaire ou une fiction sur l’histoire de la seconde guerre mondiale en Europe et de ses protagonistes, de ses horreurs.
Je crains qu’au final une telle prégnance (obsessionnelle ?) ne crée une inflammation perpétuelle dans un sens ou dans l’autre, ou dans les deux, loin , très loin de l’apaisement des esprits. Et ne donne aux nouveaux monstres de notre époque l’alibi pour se déclarer du bon côté du gourdin.
Exact. Je partage votre avis. La lutte contre les « fascistes » actuels inspire les médias dans le sens qu’ils souhaitent et selon les déclarations de Mme Ernotte : « ce n’est pas la France telle qu’elle ait mais telle que nous la voulons »…
A quoi tiennent les « grands hommes »… Le 21 avril 1944, Pétain, en visite à Paris prononçait un discours à l’Hôtel de ville, acclamé par une foule immense de Parisiens qui chantaient « Maréchal nous voila »… 4 mois plus tard, les mêmes acclamaient De Gaulle qui descendait les Champs Elysées, et se lançaient dans une vile épuration dont le seul but était de se dédouaner aux yeux des autres de la lâcheté dont ils avaient fait preuve pendant la guerre (relire « au bon beurre de Jean Dutourd). Si l’Allemagne avait gagné, De Gaulle aurait été fusillé comme déserteur (il était déjà condamné par contumace), et Pétain aurait aujourd’hui sa statue dans tous les villages de France… Si Grouchy était arrivé plus tôt, Napoléon n’aurait pas fini à Ste Hélène, si Napoléon III n’avait pas été malade, la guerre de 1870 n’aurait pas eu lieu et il n’aurait pas été obligé de s’exiler… Tout est une question de circonstances. C’est toujours quand la parie est finie que des gens viennent pour juger les joueur sans que l’on sache comment eux-mêmes auraient joué dans les mêmes circonstances… De toute façon dans tous les cas ils se rangent toujours du coté du vainqueur…
Merci Knyr
pied noir, j’approuve totalement
personne n’ose aujourd’hui retablir la « verite » concernant « le grand homme »
Encore merci pour votre post courageux
« »L’heure aurait-elle sonné, que Georges Pompidou appelait de ses vœux, où les Français s‘aimeraient les uns les autres » » ?? t’as qu’à croire; les dissensions s’aggravent, alors c’est pas encore pour demain !
Kipling, né en Indes anglaises, comme Orwell, c’est aussi l’histoire des instincts primaires et si l’on veut bien admettre que Darwin n’avait pas tout faux, il faut bien accepter notre animalité. La guerre est inhérente à l’homme, la paix qu’un répit provisoire. D’ailleurs, rappelez-vous, du temps de Pompidou, la France s’ennuyait. Quant à l’amour, on se demande si ce n’est pas la continuité de la guerre par d’autres moyens. Et si le paradis n’est pas le pire enfer auquel nous sommes condamnés. Les deux sont les revers d’une même médaille. Lacombe Lucien aurait pu être l’antithèse de lui. Mitterrand n’a-t-il pas parcouru sa jeunesse francaise francisque en poche et sa maturite en compagnon-camarade de la faucille et du marteau ?
Parfois en 5 ans les commanos deviennent de grands résistants …c’est l’idéologie et …l’intérêt qui décident.. ..plus que la » lachete ou le courage »
Très bel et émouvant article. Il est vrai que la lâcheté, selon les évènements, n’appartient à personne sinon à tous. Il y a de vrais héros ou héroïnes qui ont accepté de mourir pour leurs convictions, leurs idées et pour l’honneur. Mais ils ne représentent pas la majorité. C’est d’ailleurs pour cela qu’il faut les honorer à travers la mémoire. Une sorte de réparation à ne pas en être mais au moins reconnaître leur courage. Ce qui trop souvent nous fait défaut.
L’histoire pourvu qu’elle ne soit ni reecrite ni déformée nous transmet des enseignements,nous désigne des héros et des » resistants » qui selon les œuvres ou les pouvoirs auraient pu etre inversés..il est bon d’être humble…
Dans tous les totalitarismes on trouve les mêmes personnages , la minorité totalitaire qui gouverne , les collaborateurs par intérêt politique ou par intérêt financier , les résistants qui risquent leur vie et vivent dans la terreur , et la grande masse qui se contente de vivre .
On le voit actuellement en Iran , totalitarisme religieux , le pire des totalitarismes .
1940-1945 il y a longtemps , à l’époque les totalitarismes s’appelaient , fascisme , communisme , nazisme , ils firent des millions de morts , dans des guerres , des purges internes , des camps de rééducation ou d’extermination , et ces idéologies disparurent .
Le XXI siècle a remplacé tout cela par un nouveau totalitarisme qui prend les habits d’une religion née au 7 èm siècle, et qui a vocation elle aussi, à dominer le monde.
Et dans ce nouveau tragique , les mêmes personnages se mettent en place , les collaborateurs par intérêt politique , par intérêt financier , les résistants qui s’exposent et vivent dans la peur, et la grande masse qui se contente de vivre .
La guerre existe à la périphérie , et à l’intérieur sous forme larvée .
Effectivement nous retrouvons là , les mêmes schémas , pas dans les mêmes formes, cependant .
La grande guerre ne fut pas de la même nature que la seconde guerre mondiale. Les contextes étaient différents, mais les victimes nombreuses, dans les deux cas .
Aujourd’hui les nouvelles techniques de communication ont fait naitre une forme de guerre larvée.
On tue des gens socialement parce qu’ils ne penseraient pas correctement en rapport avec la norme imposée.
Et cela fait le lit du totalitarisme auquel vous faites allusion , et je reprendrais aussi les réflexions de monsieur Jamet que je ferais mienne , parce que ce film qui est le sujet de son article met en lumière l’histoire , d’un pacifiste qui à force de l’être, tombe dans le piège de la collaboration .
Nous sommes dans le même schéma avec les antiracistes forcenés , qui à force de voir du racisme partout ne voient pas le danger de l’islamisation de la société qui se nourrit de cet aveuglement .
Pour eux le danger serait les patriotes , les souverainistes ou nationalistes , alors que l’éléphant de le couloir, vraiment dangereux pour la cohésion nationale est dans la communautarisation de la société française qui n’a jamais privilégiée la communauté mais l’individu libre de ses choix . Monsieur Jamet estime qu’ une réconciliation de la société , serait nécessaire , en sachant regarder es choses en face.
Je suis entièrement d’accord , nous passons tous par des phases où nous sommes obligés de faire des compromis, ce qui n’empêche pas de garder un peu de discernement .
Je ne considère pas quelqu’un qui change de camps politique comme un traitre à ses valeurs , c’est au contraire quelqu’un qui a su se remettre en question en considérant la réalité et non pas une idéalisation de ce que devrait être la société. Et c’est plutôt rassurant ! ET dans ce sens , nous devrions être à même de protéger l’apostat de la communauté , qui peut être un refuge dans certains cas, je parle des juifs dans certaines périodes de l’histoire ou des gens du voyages , mais pour d’autres , une forme de carcan totalitaire. quand celui ci régit toutes les instants de leur vie , qui nous laisse incrédule sur le fait qu’il soit choisi ou imposé .
Désolé, petit oubli: mr Amouroux a écrit: « Quarante millions de Pétainistes »… Le gendre de Laval, René de Chambun, à écrit: « et ce fut un crime judiciaire…le « procès » Laval. Quand pourront nous relire l’histoire avec suffisamment de recul???
Permettez-moi une « petite histoire »: 2 sœurs se marièrent, l’aînée épousa un homme né en 1912, et sa cadette un homme né en 1908. Le temps fit son œuvre. Aux alentours de 1940, l’homme né en 1908 arriva en Angleterre et repartit pour l’Afrique (occidentale Française). Après bien des vicissitudes, il rentra dans Paris, et finit sa course « en avant » au pieds de Berchtesgaden. L’autre, né en 1912, fut arrêté à la libération car il était « délégué départemental à la jeunesse » du gouvernement de Vichy. Pour autant, les deux sœurs ont fait passer « la ligne » à bon nombre de personnes et comme elles ne tenaient pas « les comptes » il est impossible de dire combien de juifs en ont bénéficié. L’homme né en 1908 fut arrêté au début des années 60 (62?) car il était membre de l’OAS. Et pourtant il avait rejoint la France libre en Angleterre…Cette histoire (véridique) m’inspire de l’humilité à la lecture de l’histoire que l’on nous propose. Je peux citer les noms, les dates de naissance et les décorations reçues.
Honneur et respect a celui qui se battit dans les rangs dd l’OAS…De Gaulle fut un un homme et un officier sans honneur et sans parole ( donnee a mon grand-pere devant ses officiers subalternes comme temoin ) .Allie aux pires individus du grand banditisme et aux communistes auxquels il octroya des privileges les rendant intouchables pendant les premieres decennies de sa Veme republique .Il introduisit ainsi dans l’oeuf le mal absolu qui devait ronger et pourrir la societe francaise jusqu’au resultat ineluctable que nous connaissons aujourd’hui .
Pourriez-vous M. Knyr développer votre argumentation en nous apportant des sources vérifiables et des démonstrations irréfutables ?
D’avance Merci