[STRICTEMENT PERSONNEL] Le grand méchant ours
L’été qui s’achève bientôt finira-t-il, comme il a commencé, sur le fond de tableau rouge et noir des carnages qui font rage, ici et là, et de ces incendies apocalyptiques qui dévastent un peu partout sur la planète ses plus belles forêts ? Et si l’on se changeait les idées, pour changer ? M’est revenu en mémoire, je ne sais pourquoi, un temps que les plus de cinquante ans ont encore vécu, mais que leurs cadets ne peuvent donc pas connaître. Un temps où il y avait encore des quotidiens imprimés sur papier et qui sortaient, à l’occasion, des éditions spéciales tirant jusqu’à un million d’exemplaires. Un temps où il y avait encore quelques crieurs de journaux. L’un d’entre eux, en particulier, écumait et égayait par sa faconde les cafés et les brasseries de Montparnasse. Je le revois, je crois l’entendre encore, qui passe devant la terrasse de la Rotonde, vendant, vantant et inventant l’actualité au gré de sa fantaisie : « SENSATIONNEL ! SENSATIONNEL ! l’Armée rouge envahit l’URSS ! » Il était déjà ailleurs, quand les clients qu’il avait affolés et appâtés riaient et lui pardonnaient sa bonne blague.
L’armée russe, on ne le sait que trop, a envahi l’Ukraine il y aura, cette semaine, très exactement trois ans et demi, et il s’agit de tout, hélas, sauf d’une blague. Vladimir Poutine, au mépris des traités, en violation du droit international, a voulu, ordonné et perpétré cette agression qui lui a valu un mandat d’arrêt plus symbolique qu’autre chose pour le dirigeant d’un pays qui ne reconnaît par plus que la Chine ou les États-Unis la juridiction de la CPI.
Au fait, où est exactement le crime ? Quand mon crieur de journaux vendait son invasion de l’URSS par l’Armée rouge, il était évidemment, et savait être, dans l’absurde et ses acheteurs abusés un moment se ressaisissaient aussitôt et savaient qu’il s’agissait d’un non-sens.
« Make Russia Great Again »
En s’attaquant à l’Ukraine, Vladimir Poutine ne pouvait au contraire ignorer qu’il s’en prenait à un État souverain dont il avait formellement reconnu l’indépendance, après que Nikita Krouchtchev, lui-même personnellement (génétiquement) à demi ukrainien, eut reconnu l’autonomie de la République d’Ukraine, généreusement grossie de la Crimée, dans le cadre de l’Union soviétique, et surtout que l’ivrogne Eltsine l’eut bradée, vraisemblablement à l’insu de son plein gré. Cette décision téléguidée depuis Washington, ni Vladimir Poutine ni ceux d’entre ses proches et ses concitoyens qui cultivent la nostalgie de la grande Russie, telle que les tsars l’avaient bâtie et léguée bien à contre-cœur au pouvoir bolchevique, ne l’ont jamais admise.
S’il y a quelqu’un qui est enclin à comprendre, parce qu’il les partage, s’agissant de son propre pays, les sentiments de ceux qui veulent restaurer la grandeur de la Russie (« Make Russia Great Again »), c’est bien le président Trump. S’il y a un pays dont les dirigeants, du moins s’ils connaissaient son Histoire et s’inscrivaient dans sa continuité, devraient faire preuve de retenue, voire de compréhension sur le dossier ukrainien, c’est bien le nôtre.
L’Histoire de l’Ukraine et celle de la Russie étaient intimement liées depuis mille ans. Formellement indépendante depuis 1991, l’Ukraine était attachée à la Russie, dans tous les sens du mot, pour le meilleur et parfois pour le pire, depuis 1760. Il en était de même, chez nous, pour l’Alsace, française depuis Louis XIV, lorsque Bismarck, à la suite de nos désastres, fit reconnaître par le traité de Francfort sa cession à l’Empire allemand. La IIIe République n’admit jamais ce droit issu de la force et 1.400.000 soldats français furent envoyés entre 1914 et 1918 au sacrifice pour recouvrer la chère province perdue, dont les habitants ne furent d’ailleurs pas plus consultés en 1919 qu’en 1871.
La guerre déclenchée par Poutine a d’ores et déjà, semble-t-il, fait plus d’un million de victimes, entre morts et mutilés. Pour atteindre son objectif ou le réaliser au moins en partie (réintégration de la Crimée, du Donbass, voire davantage, dans l’ensemble russe), Poutine n’a pas reculé devant la réprobation, les condamnations morales, les sanctions financières et, pour finir, la quasi-cobelligérance de l’Occident ; du moins jusqu’à la rentrée en scène de Donald Trump.
Poutine, rusé, cynique, cruel et implacable...
L’analyse de ses motifs, de ses moyens, de ses buts et du péril mortel qu’il représenterait, telle que la présentent la plupart des gouvernants et la quasi-totalité des médias européens, n’en obéit pas moins au plus grossier des travestissements. Rusé, cynique, cruel, implacable tant qu’on voudra, le président russe, systématiquement rabaissé au rang qui était le sien il y a trente ans (l’officier du KGB), n’est pas, comme on nous le dépeint, un avatar de Hitler, de Gengis Khan, pas davantage un émule de Staline et moins encore un autre Trotski. Tout au plus un continuateur anachronique de Catherine II ou de Pierre le Grand. Un patriote russe et non le vecteur d’un impérialisme qui étendrait la menace puis l’orage à tout le continent, voire au-delà.
Comment ne pas comprendre qu’au regard de leur passé, et plus récemment de ce que leur a imposé le système soviétique, l’Occupation, la soumission, la Terreur, la dictature et le goulag, les Baltes, les Finlandais et les Polonais nourrissent des craintes que semblent justifier l’Histoire et la géographie ? Mais comment ne pas constater qu’en dépit de la résistance héroïque du peuple ukrainien, en dépit de l’aide que lui ont apportée les pays membres de l’Union européenne et de l’OTAN, le président russe, limitant le champ de bataille à son objet et les moyens de la guerre aux armements conventionnels, s’est soigneusement abstenu de l’escalade que chacun pouvait redouter et que beaucoup prédisent toujours sans le moindre indice sérieux.
Le Petit Poucet pousse trop loin les pieds de nez
Vladimir Poutine, qui ne donne pas le moindre signe de démence, est le mieux placé pour savoir ce que d’ores et déjà la guerre a coûté à l’ours russe, dont le conflit a rogné les griffes et peu à peu réduit les ambitions initiales. Il n’est pas question, disaient certains, dont le courageux et malheureux Zelensky, de négocier avec Poutine. Et avec qui d’autre ? Au moment où le président américain met tout son poids dans la balance pour faire pencher l’avenir du côté de la paix, les outrances essentiellement verbales du Président français sont aussi mal fondées que malvenues. Le Petit Poucet pousse trop loin les pieds de nez à un croquemitaine fantasmé. Faire du président russe un prédateur sans limite, l’ogre des contes de Perrault, le grand méchant ours prêt à dévorer, tout crus et l’un après l’autre, les vingt-sept petits cochons de l’Union européenne, c’est nous prendre, nous, pour des enfants.
Pour ne rien rater
Les plus lus du jour
Popular Posts





































52 commentaires
Bien dit Monsieur Jamet. La muleta a été agitée par une Otan irresponsable et ceux qui l’ont accompagnée. Et nous ? Nous avons un petit président qui fait des pieds de nez. Avec la différence que la première a réussi à faire réagir brutalement l’ours et que le second n’arrive même pas à le faire ciller. C’est dire.
Merci à @Mieke de son appréciation que je partage totalement. Je ne lis cet auteur que pour avoir confirmation de mon opinion perso à son égard. Mais ici on préfère donner la parole à un clown socialiste qu’éditer mes commentaires… je tente quand même ma chance… ^^
Comparer l’Ukraine et l’Alsace et la Lorraine a ses limites , leur seul point commune est leur situation géographique , à la frontière Ouest de la Russie pour l’Ukraine et à la frontière Est de la France pour l’Alsace et la Lorraine .
Pour le reste l’Ukraine est le berceau de la Russie , leur histoire est commune depuis plus de mille ans , on pourrait la comparer à l’Ile de France .
Et puis surtout, l’Ukraine est une terre très riche en minerais , surtout ses territoires limitrophes avec la Russie , d’ou la guerre civile du Dombass pendant quatre ans , des milliers de morts , et l’agression militaire de la Russie .
Au fond, Potine est un chef d’Etat, un vrai: il défend ce qu’il estime être – à tort ou à raison – les intérêts de la Russie. Rappelons également que si Potine est l’agresseur au regard du Droit, ce n’est pas lui qui a bombardé les minorités russophones du Donbass, mais l’Ukraine. De même, ce n’est pas Poutine qui a violé les accords limitant l’extension de l’OTAN vers l’est, mais l’OTAN précisément. Donc, Poutine défend les Russes qui lui ont fait confiance.
Merci @ Tara pour son commentaire ci-dessous, que je partage totalement.
Il faut en effet » remettre le Kremlin au milieu du jeu » et rendre à César ce qui est à César.
J’ajoute : Patriote, intelligent, fin stratège et implacable, Poutine reste le maître du jeu et des horloges, pour accomplir son dessein : redonner à la Sainte Russie sa grandeur. Ce qui est louable.
Quant aux affabulations et autres contes chers à Macron, elles sont grotesques, dérisoires et indignes d’un chef d’État.
je sais que d’aucuns ici vont me dire que je suis idéologue.
Néanmoins, cette phrase « L’armée russe, on ne le sait que trop, a envahi l’Ukraine il y aura, cette semaine, très exactement trois ans et demi, et il s’agit de tout, hélas, sauf d’une blague. Vladimir Poutine, au mépris des traités, en violation du droit international » me révulse.
Car la réalité est le nombre de bombardements sur certaines régions russophones, les interdits et les agressions sur les moines et prêtres orthodoxes russes, l’interdiction de la langue russe, des musiques russes …avec à la suite les deux traités de Minsk dont Mme Merkel et M Hollande se sont vantés de ne pas avoir aidé à faire respecter pour que l’Ukraine puisse se ré-armer pour continuer ses agressions.
La Russie dit qu’elle libère ces régions qui ont, de plus, et cela sous surveillance internationale, voté pour leur rattachement après la reconnaissance de leur autonomie.
Et l’autonomie d’un peuple et d’une région ainsi qu’un référendum sont légaux et devraient être acceptés par tous (bon, on sait que M Sarkosy s’est assis sur le référendum pour ou non le rattachement de la france à l’UE, avec son fumeux traité de Lisbonne).
Je vois donc là l’aveuglement de l’occident (qui louche sur les terres rares et l’énergie russe), qui préfère inverser les valeurs , les lois et les traités internationaux. lorsque cela l’arrange.
Merci de mettre les pendules à l heure. Les prpos de cet article sont un étrange amalgame indigne de bvoltaire.
Il me semble que traiter ainsi W. Poutine va au delà de la simple erreur diplomatique et qu’outre la dimension provocatrice inappropriée , l’absence de mesure des effets des cette manière d’attiser un conflit ,qui ne nous regarde pas , sera porteuse de lourdes conséquences .
Rappelez moi comment a finit ce personnage qui a dit » Après moi le Déluge ».
Louis XV est mort dans son lit, en 1774.
Yves Heulnot-Poh
Hélas, c’est à son petit-fils qu’on a coupé la tête…
Bonne analyse par Mr Dominique Jamet.
Il faut se rappeler que le Kouban, ( c’est à droite de la Crimée, sur les cartes) a fait partie de l’Ukraine en son temps. Les Cosaques du Kouban…Donc, la Russie actuelle est au maximum de ce qu’elle peut prendre en Ukraine, et le Dniepr devrait être la frontière portant le moins de sujets de contestations. Bine définir les affluents car pour la frontière « Oder-Neisse », si pour Staline c’est l’actuelle connue de tout le monde, pour CHurchill c’était l’autre « Neisse » bien plus à l’Est, celle qui arrose Glatz, Gladzko un nom du genrre, une forteresse prussienne.
Par contre, quand Salvini, un matteo donc, lui balance quelque réalité verbalement, alors hou la la c’est la convoc pour l’ambassade d’Italie ! Et si Candice persiste dans ses dires à propos de la macron, alors, gaffe, c’est le procès ! (Le ménage parle de « n’importe quoi »…ce n’est pas bon comme réaction.
Bien sûr, l’hypocrisie de Merkel et Hollande ne fait pas partie de l’équation, avec plus de 3 ans pour conquérir quelques kilomètres, nous avons le temps de creuser les tranchées.
Rassurez-vous, le gouvernement français veille à votre sécurité.
« Bien sûr, l’hypocrisie de Merkel et Hollande ne fait pas partie de l’équation, »
Oui et c’est ce que je reproche à nos gouvernants et à cet article.
Dominique Jamet a raison sur toute la ligne. Ses observations sont bien assises sur les réalités historiques.
La paix en Ukraine se résoudra, au moins dans un premier temps sur les conquêtes actuelles de Poutine.
s’arrêtera-t-il là,c’ es out l’ enjeu
Quelle mouche a piqué le lucide Jamet à se rallier à la russophobie à la mode ?
Je me pose la même question que vous, d’autant que là, il y a des arguments contre l’agression de la Russie , agression qui est en réalité une défense conte une agression, elle prouvée.
Très juste !
Souvenir. Ce crieur de journaux, sans doute celui qui sévissait au Quartier latin, avec, sur l’épaule une tapée d’exemplaires dont il s’était approvisionné avant leur livraison dans les kiosques, ce qui lui donnait le privilège de la fraîcheur. Il avait, en Atlas portefaix, la voix de stentor qui méritait bien, rien que pour ça, qu’on lui achète le journal. A l’époque, le « Monde », produisait plusieurs éditions. C’était un âge de haute époque où ce titre remplissait la charte morale des journalistes, qui étaient plus que du papier…Ce que vous dites du grand méchant (loup) ours est juste. Mais quelles conclusions en tirez-vous ? Quelle loi se dégage de vos réflexions ? Je veux dire sur l’actualité concrète d’aujourd’hui entre deux pays slaves ? L’ours n’irait pas jusqu’à Paris ? Mais aux temps staliniens, le parti communiste français étayait la marche rouge dans cet internationalisme marxiste qui n’était qu’un déguisement du nationalisme russe. Moi aussi, je suis, au plus vite pour la paix entre ces frères de sang. La lutte finale doit être portée ailleurs, face au terrorisme islamique qui obscurcit l’esprit. Poutine « n’est pas fou », mais dès lors que sa tentative de soumettre l’Ukraine en trois jours a échoué, il devait regagner sa tanière. Quant aux USA, qui tenaient Eltsine dans la main, ils auraient pu alors vassaliser la Russie, aussi énorme que cela soit. Les « 27 petits cochons » de l’Europe sont roses d’impuissance. Comme vous le savez, on châtre les porcs pour en tirer un bon jambon (sauf à Parme). Nous en sommes là. L’impuissance.
Notre Locataire élyséen peut faire et dire à peu près tout ce qui lui passe par la tête , vu qu’il n’y a aucun contre pouvoir digne de ce nom en France , pour s’opposer à ses frasques , caprices ou lubies . C’est pitoyable .