[STRICTEMENT PERSONNEL] La symphonie du nouveau monde

Le nombril de notre Président n’est pas le centre du monde.
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Bandung. C’est sur l’île de Java, dans ce paisible hameau, aujourd’hui peuplé d’environ deux millions et demi d’habitants, que se réunirent, en avril 1955, vingt-neuf chefs d’État africains et asiatiques sur l’invitation du président indonésien Sukarno. Parmi les personnalités présentes figuraient notamment Chou En-lai, ministre des Affaires étrangères d’une Chine tombée six ans plus tôt aux mains de Mao, Jawaharlal Nehru, homme fort d’une Inde émancipée dès 1947, et Gamal Abdel Nasser, maître idolâtré d’une Égypte qui renouait avec une indépendance perdue depuis le temps des pharaons.

La conférence de Bandung se sépara après que ses participants eurent proclamé leur non-alignement sur les deux blocs rivaux du communisme et du capitalisme, autrement dit l’Est et l’Ouest, formulant le vœu d’en finir avec le colonialisme. Pour spectaculaire qu’eut été l’événement, qui traduisait l’émergence soudaine de ce qu’on baptisa alors de « tiers monde », autrement dit l’ensemble des pays pauvres ou sous-développés, ce vœu devait être exaucé moins de trente ans plus tard. L’homme blanc, de plus ou moins bon gré, avait abandonné le fardeau qu’était devenue à ses propres yeux sa mainmise sur le monde. Une page était tournée, et un avertissement dont nous subissons les conséquences tout en refusant trop souvent d’en mesurer la gravité.

Connaissiez-vous Tianjin ?

J’avoue humblement mais sans détours que j’ignorais, comme la plupart d’entre vous, le nom et l’existence même de cette modeste agglomération qui compte seulement une quinzaine de millions d’âmes, ce qui en fait, après Pékin et Shanghai, la troisième ville de Chine, jusqu’à l’ouverture de la conférence internationale qui s’y est tenue du 29 au 31 août sous la présidence de M. Xi Jin Ping et qui a rassemblé, dans le cadre souple de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai), les représentants d’une trentaine de chefs d’État et de gouvernement européens et asiatiques représentant l’Inde, le Pakistan, la Russie, l’Iran, la Corée du Nord, soit environ 40 % de la population de la planète, un tiers de son PIB et la moitié des détenteurs de l’arme nucléaire.
Aucune décision concrète n’a résulté de ce rassemblement prestigieux, qui se voulait simplement, outre un rappel à la modestie du G7 occidental, une démonstration d’influence à laquelle a succédé le 3 septembre, sur la fameuse place Tien An Men, devant la Cité interdite, une démonstration de puissance.

Pourquoi cette date du 3 septembre ?

Parce que, selon le président chinois, elle correspondait au quatre-vingtième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il arrive qu’un menteur dise la vérité, dût celle-ci apporter un démenti à la célébration rituelle, à travers tout l’Occident, de la capitulation allemande ; une date à laquelle nous, Français, venons de confirmer notre attachement, naturellement parce qu’elle signifie la victoire des démocraties sur l’un des deux totalitarismes qui ont marqué et déshonoré le vingtième siècle, mais davantage encore, peut-être, parce qu’elle se traduit par l’octroi d’un  jour férié - et chômé. L’Occident, quant à lui, a pris la mauvaise habitude de magnifier, voire de surévaluer, le poids des deux débarquements de Normandie et de Provence dans l’effondrement de l’Allemagne nazie prise à revers et de minimiser, voire d’ignorer, le flot de sang versé par le peuple russe et le rôle décisif joué par l’Armée rouge, il est vrai approvisionnée et équipée par l’Oncle Sam, dans la chute du Reich millénaire.

Jamais en reste d’une réécriture de l’Histoire – la dictature porte le mensonge comme la nuée porte l’orage –, Xi Jin Ping, pour sa part, a célébré l’héroïsme de la Chine et sa victoire sur l’empire du Soleil levant en oubliant de mentionner les deux points de détail que seraient donc pour lui Hiroshima, puis Nagasaki, et la reddition consécutive de l’empire du Soleil levant. L’important n’est pas là. L’important est, bien entendu, dans l’exécution de cette autre symphonie du nouveau monde dont il a écrit la partition selon son inspiration, cette impressionnante symphonie pour mitrailleuses, canons, drones, missiles intercontinentaux, lasers et sous-marins dont l’armée populaire a réalisé l’impeccable exécution sous le regard impénétrable de Vladimir Poutine et le regard complice de Kim Jong-un.

Quelle dégringolade pour l’Europe !

Oui, c’est bien un nouveau monde dont la Chine, au pas de charge, dessine les grandes lignes et peut-être l’avenir. De Bandung à Tianjin et à Pékin, quel chemin parcouru par l’empire du Milieu, quelle stagnation pour les États-Unis, quelle dégringolade pour l’Europe. Forte de sa démographie en dépit du ralentissement des naissances, la Chine est en passe de faire jeu égal avec les États-Unis sur le plan de l’économie, de la recherche scientifique et, à moyen terme, de la puissance militaire. Le nationalisme, la soif de revanche sur les « siècles d’humiliation », le sentiment d’être, en soixante-quinze ans, passés du Moyen Âge à l’avant-garde du progrès sont autant de facteurs lourds d’une confrontation pire que les deux derniers épisodes suicidaires de l’Histoire contemporaine. La raison l’emportera-t-elle sur l’hubris et la folie ? La réponse se situe à Washington ou à Pékin. Elle n’est plus ni à Paris ni à Londres ni même à Moscou. Le monde change. Le monde a déjà changé.
La guerre entre la Russie et l’Ukraine, guerre meurtrière, guerre fratricide, guerre sans fin mais non sans dommages et sans victimes, ravage et affaiblit ses deux protagonistes. Le parti que des funambules et des irresponsables cherchent à faire prendre à l’Union européenne ne sauvera pas l’Ukraine mais pousse, en revanche, la Russie de Poutine dans les bras du grand allié qui ne l’embrasse aujourd’hui que pour mieux l’étouffer demain. Les vaines gesticulations, les propositions provocantes d’un chef d’État qui cherche sur la scène internationale la compensation de son effacement progressif et bientôt intégral du paysage politique français ne font et ne peuvent que prolonger, élargir et envenimer un conflit dont ils retardent l’inéluctable issue. Brégançon n’est pas le centre de la planète. Paris non plus, hélas. Le nombril de notre Président n’est pas le centre du monde.

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Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

32 commentaires

  1. Les chinois font comme les japonais l’on en leur temps copier le matériel occidental mais de manière plus insidieuse, nous leur offrons tout sur un plateau (étudiants, transfert de technologies etc..;..avec le « but louable de l’écologie » nous ne polluons plus en Europe ont le fait en Chine, en Inde au Vietnam, Pakistan, Bangladesh etc…., pour les écolos la pollution s’arrête aux frontières comme le nuage de la centrale nucléaire Ukrainienne de Tchernobyl en 1986, de plus les produits sous traités là bas arrivent sans pollution jusqu’en Europe sur des portes containers qui nécessite 250 tonnes de fioul lourd (HFO) résidu de pétrole après exploitation de ses meilleurs composants

  2. Oui, cela est très exact ! Cependant, j’ajouterai que nous avons une grande responsabilité dans cette affaire. En effet, depuis cinquante ans , nous avons donné a la Chine des gros moyens pour en arriver là. Nos entreprises sont parties la bas pour le bonheur des actionnaires ou de leurs leurs patrons , laissant sur le bord du chemin des millions de chômeurs . Nous avons aussi ouvert nos faculté, et nos grandes écoles a leurs étudiants. Nous avons aussi installé chez eux des usines, pour construire nos air bus. Puis après leur avoir appris comment travailler avec rentabilité, ils nous ont copiés, d’où beaucoup de contrefaçons…..Et cela avec la bénédiction de nos gouvernants, or il eut été de très bon aloi de taxer en retour ces produits qui nous ont fait plonger en faisant payer par le contribuable les conséquences de ces délocalisation…Maintenant nous allons le payer très cher ! ! !

  3. Vos dernières phrases sont lourdes de sens.
    Cette guerre Ukraine/ Russie ne devait pas être engagée. Les occidentaux n’ont pas su considérer les sensibilités d’un peuple, certes animé de vindicatif, mais qui revendique simplement une juste retenue des pays à son contact, le respect des engagements pris, verbaux pour certains ce qui était une marque de confiance allouée, mais engagements à considérer sérieusement. L’affaire cubaine était une bonne leçon, exemplaire.

    Poutine s’est exprimé à maintes reprises. Il veut une Ukraine neutre, sans lien avec l’Otan , sans troupes étrangères sur son territoire, sans prise de pouvoir de l’OTAN sur sa destinée. Et à l’origine du conflit, éviter le massacre de la population russophone située à l’Est de l’Ukraine (déjà 15 000 morts). C’est simple mais par pour tout le monde, en particulier pour notre va-t-en guerre Macron.

    Un Macron qui tient et qui soutient Zélinsky dans ce qui est le plus provoquant : installer un contingent de troupes étrangères sur le territoire Ukrainien. Ce qui est caractéristique de la faiblesse du raisonnement de Macron. Compte-tenu de la puissance des armements modernes, se limiter à une présence en Pologne et en Roumanie, n’est-ce pas suffisamment dissuasif ? Mais non, il faut provoquer Poutine, nuire aux négociations de paix, prendre le risque d’un élargissement du conflit. Macron fin diplomate ? Il confirme son efficience en Afrique, négative. Il est dit intelligent. Mais je pense que son intelligence, avant de s’exprimer, passe par le chat d’une aiguille.

    • @ syclams
      Heureusement pour la France et l’Europe, Poutine est beaucoup plus intelligent et fin stratège que notre pantin de l’Elysée, dont les gesticulations et tentatives de provocations puériles n’ont aucun Impact sérieux. Poutine n’est pas dupe de ces manœuvres grossières.

  4. Hélas, trois fois hélas comme aurait dit le Général ;si nos tartarins européens s’avisaient d’engager la guerre avec Poutine leurs adversaires ne seraient pas seulement les Russes.

  5. Mr JAMET , à défaut d’être d’accord sur toute votre symphonie intéressante et bien écrite, votre dernier alinéa est appréciable

  6. Très belle analyse qui préfigure ce que sera le monde de demain . Une Europe inexistante économiquement et politiquement, des Etats Unis affaiblis par le wokisme et leur inertie face à un bloc asiatique de plus en plus menaçant annoncent des lendemains qui déchantent.
    .

    • Comme la Russie, le bloc asiatique n’est pas menaçant. il suffit de le laisser tranquille et ne pas chatouiller le dragon, comme il ne faut pas chatouiller l’Ours.
      Et, il me semble que nos dirigeants européens ont d’autres choses importantes à faire dans leurs pays respectifs que de s’amuser à chatouiller ces deux gros blocs.

      • @ Tara
        Tout à fait d’accord.
        Que les dirigeants européens s’occupent de leur pays respectif et redonnent à l’Europe le sens du concept qu’on nous a vendu  » la PAIX  » !

  7. Macron se voit un destin international ou à défaut européen. Mais la Chine l’en empêchera. « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». quelle prémonition.

  8. La Chine veut envahir le monde… posséder le monde. C’est ce qu’on appelait à une époque le péril jaune. Ça me rappelle Coluche, expliquant aux spectateurs qui ne connaissaient pas l’expression. Voici à peu près ses mots « Dans un œuf, y a du blanc et du jaune… et quand on mélange, y reste plus que du jaune ! ». On y arrive… et si la Chine arrivait à imposer sa loi aux racailles de tous pays ?

  9. J’ai attendu, Monsieur, votre dernière phrase sur le « nombril » présidentiel, pour me trouver en complet accord avec l’entièreté de votre article. En effet, le président Macron ne regarde pas le monde et ses transformations profondes (pas plus que Mme Kallas) : il ne regarde que lui-même, à savoir l’ambition qui l’hypnotise, d’être le président (ou leader, ou Lider, ou Grand Timonier) de l’UE ; et plus si affinités. La guerre en Ukraine est pour lui, en ce moment, une véritable aubaine, et il lui serait bon, comme pour ses séides de Bruxelles, qu’elle s’éternise jusqu’au dernier soldat Ukrainien. Car d’une pierre deux grands coups. Ne voit-on pas son jeu ? Cette guerre permet à l’UE d’afficher une splendide unité (hormis quelques récalcitrants dont on saura, en leur temps, avoir raison) : regarder comme ils promettent, tous d’une voix, qui des armes, des bases, de l’argent (ah, de l’argent, nous en avons tellement), dans des meetings ça et là, avec de splendides discours, qui ne tiennent d’ailleurs jamais compte des exigences russes pour la paix. Une UE critiquée, largement détestée dans les peuples européens, qui tout d’un coup renaît : l’Europe c’est bon, il faut plus d’Europe !
    Ensuite, affaiblir Trump. Trump le détesté de l’UE woke au pouvoir qui aurait tant voulu applaudir à l’élection de Mme K Harris. Macron ne s’en remet pas, qui perd rarement une occasion de désapprouver Trump (hormis pour lui demander le soutien à sa « force de réassurance », avatar de l’Otan, vers lequel tous les Européens encore récemment neutres ont accouru). Il faut donc, par ce biais, s’assurer que Trump ne renonce pas à l’Ukraine, mas au contraire l’engager doucement vers la guerre de Biden. Et ça semble marcher, puisque le président américain promet de soutenir, d’envoyer des avions et de la logistique, des communications pour les ambitions de l’UE. Ainsi, Trump laisse de côté la résorption du déficit budgétaire gigantesque laissé par son prédécesseur et qu’il commençait à bien éponger avec les tarifs douaniers, re dépense les sous des Américains mécontents, au gros risque de perdre ses très courtes majorités aux élections « Mid Terms ». Trump neutralisé, éliminé : retour à la prévalence des Démocrates. Trump voit-il le piège ? Il ne semble pas, il a l’air hésitant depuis Anchorage. Mais, en affaiblissant les USA, Macron est content : pour lui-même. Mais il affaiblit le seul occidental qui pourra tenir tête au nouvel ordre mondial. Le nombril est tout, mais n’a pas de muscle.

  10. La Russie ne peut continuer la guerre en Ukraine , qu’avec l’aide de la Chine , de l’Iran , de la Corée du Nord et de l’Inde.

  11. D’accord avec vous à 100% Monsieur Jamet. La Chine s’est éveillée et elle prendra définitivement le pas quand le billet vert sera dans l’économie mondiale remis à sa place, c’est à dire une devise comme les autres. Nous cesserons dès lors de payer les dettes des Etats-Unis qui par ce (billet) biais là, nous impose ses volontés en plombant nos intérêts.

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