Rattachement de la Moldavie à la Roumanie : veut-on la guerre avec la Russie ?

La présidente de la République de Moldavie a déclaré être favorable au rattachement de son pays à la Roumanie.
Capture d'écran YT The Rest is Politics
Capture d'écran YT The Rest is Politics

La semaine dernière, Maia Sandu, présidente de la République de Moldavie, a déclaré, dans une interview accordée au média britannique The Rest Is Politics, que si l’occasion se présentait, elle voterait en faveur d’un rattachement de son pays à la Roumanie. Un fait inédit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ! C'est durant ce conflit que l’URSS avait récupéré en son sein la République de Moldavie, rattachée à la Grande Roumanie du roi Carol II et du maréchal Antonescu, celui que certains qualifièrent de « Pétain roumain ». En effet, de 1940 à 1944, la Roumanie fut occupée « pacifiquement » par la Wehrmacht qui fit main basse sur les puits de pétrole de Ploiești, ce qui lui permit de ravitailler ses Panzer jusqu’à la fin de la guerre. Toutefois, à la différence de Pétain, Antonescu prit le commandement en titre de l’armée roumaine pour participer activement à l’invasion de l’URSS, et notamment pour s’emparer de la Bessarabie soviétique, partie orientale de la Moldavie. En 1945, la Moldavie redevint soviétique.

En 1990, à l’image des autres républiques soviétiques, la Moldavie acquit son indépendance après une très brève guerre civile de Moldavie (ou de Transnistrie) qui opposa l’armée transnistrienne (soutenue par la Russie) aux forces armées moldaves. Cette république autonome de Transnistrie qui en résulta, non reconnue par la communauté internationale, revendiqua depuis son rattachement à la Russie. Les russophones de Transnistrie continuent à s’opposer aux roumanophones de Moldavie. Coincée entre l’Ukraine et la Moldavie, nul doute que cette « république transnistrienne » se sentirait d’autant plus menacée en cas de rattachement de la Moldavie à la Roumanie, avec des troupes de l’OTAN qui se retrouveraient directement à ses frontières. La Moldavie, dans le cadre de cette réunification, se retrouverait en effet d’emblée à la fois dans l’Union européenne et dans l’OTAN. De « bonnes raisons » pour la Russie d’y intervenir directement.

Une Moldavie tiraillée entre Orient et Occident

Alors, que faut-il y voir ? Pour cela, il faut revenir à presque deux siècles en arrière, comme souvent dans ces régions de l'Europe orientale qui ont de la mémoire ! Rappelons que la France, depuis l’époque de Napoléon III, facilita, notamment après le succès de la guerre de Crimée et les accords de Paris de 1856, la création des principautés unies de Moldavie occidentale et de Valachie en 1859, sous l’autorité du prince Alexandre Jean Cuza, restant cependant soumises à l’Empire ottoman. La Moldavie orientale, pour sa part, acquise depuis 1812 par la Russie suite à une guerre entre cette dernière et l’Empire ottoman, resta russe. Les Moldaves orientaux furent russisés et, depuis cette époque, se sentent plus russes que roumains.

Par la suite, l’Autriche-Hongrie et la maison allemande des Hohenzollern-Sigmaringen évincèrent les Cuza et les Français, notamment après la défaite de 1870. Cependant, les Roumains restèrent très francophiles, comme en témoignent encore aujourd’hui de nombreux signes tant dans la capitale Bucarest (« le petit Paris ») que dans la littérature locale. L’alliance franco-roumaine de 1916, la mission du général Berthelot et l’entrée de la Roumanie dans la « Petite Entente » organisée par les Français en 1920, avec la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, n’empêchent pas les Roumains d’entrer en 1940 dans l’alliance allemande. Le rêve de « Grande Roumanie » assouvi en 1920 avec l’unification provisoire de la Transylvanie (austro-hongroise), de la Moldavie occidentale et de la Bucovine se développa encore avec l’offensive militaire germano-roumaine de 1941.

Le rêve d'une grande Roumanie

Ainsi le mouvement unioniste en Roumanie et en Moldavie vise-t-il, prenant exemple sur la réunification allemande, à constituer la Grande Roumanie, et à cet effet, la réunification de la Moldavie, après que cette dernière eut quitté la Communauté des États indépendants (CEI). Ces unionistes veulent tout bonnement réunir les roumanophones de Roumanie, de Moldavie mais aussi... de Russie, voire d’Ukraine, et faire rentrer cette grande Roumanie dans l’Union européenne et l’OTAN.

Maia Sandu, qui possède la double nationalité moldave et roumaine, réélue présidente de Moldavie en 2024 avec plus de 55 % des suffrages, native en 1972 de Moldavie soviétique mais instruite à Harvard où elle obtint, en 2010, une maîtrise en administration publique, fut ensuite conseillère au bureau exécutif de la Banque mondiale de Washington, chargée des relations avec les anciens pays du bloc de l’Est et de l’ex-Union soviétique. Depuis 2014, elle est membre du Parti libéral-démocrate de Moldavie (PLDM), à la fois pro-européen et pro-roumain, et crée le Parti Action et Solidarité en 2016. Ce parti lui permet d’abord d’être Premier ministre en 2019, puis présidente de la République de Moldavie en 2020. Elle y combat les pro-Russes et milite pour l’entrée dans l’UE et dans l’OTAN. Son bon résultat à l'élection présidentielle de 2020 est favorisé par la diaspora moldave à l’étranger, notamment en Roumanie et en Ukraine.

Même le Président Macron s'en est mêlé...

Le 4 septembre 2025, les trois chefs d’État allemand, français et polonais sont venus participer en grande pompe à la fête nationale moldave pour assurer de leur soutien très direct Maia Sandu, à la veille d’élections législatives (le 30 septembre de la même année), face à l’électorat jugé conservateur et pro-russe. Ainsi, dans cette nouvelle « Festung Europa* » qui se dessine, la Moldavie fait figure, avec l’Ukraine, de rempart contre la Russie. Nul doute que cette « nouvelle » idée de la présidente Sandu, évoquée au détour d'une interview, n'est pas aussi fortuite que cela. Précisons que depuis 2014, les citoyens moldaves peuvent bénéficier déjà d’un passeport roumain et, ainsi, entrer dans l’UE. Le Conseil européen a d'ailleurs approuvé cette mesure dans la foulée...

Alors, demain, vers l’unification politique roumano-moldave ? Ce serait une manière d’accélérer le processus d’entrée de la Moldavie dans l’Union européenne. Mais aussi, et surtout, ce serait ajouter une source de tensions, pour ne pas dire de guerre, avec la Russie. Ce risque a-t-il bien été calculé par l’Union européenne ? En tout cas, retenez bien le nom de cette petite région de 500.000 habitants, à peine : la Transnistrie...

 

*« Forteresse Europe » : expression utilisée par la propagande nazie à partir de 1943 face aux menaces d’invasion à la fois anglo-saxonne et soviétique.

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Vincent Arbarétier
Ancien officier, docteur en sciences politiques, expert géopolitique et militaire

Vos commentaires

44 commentaires

  1. Lecteur et souteneur assidu de BV depuis longtemps, car en résonance avec vos analyses, j’ai été plus que surpris par cet article qui ignore et déforme l’histoire de la Moldavie. Même Wikipedia, dont l’orientation n‘est pas un secret, donne un aperçu beaucoup plus correct. Plusieurs sites web sont disponibles, avec le même résultat. En résumant copieusement, pour faire simple :
    -La Moldavie, une, est une principauté constituée au 14e siècle, avec une riche et vaillante histoire, orientée vers ce que va devenir plus tard la Roumanie
    -Après des combats héroïques contre les Turcs, elle accepte à la fin du 15e siècle de payer un tribut en échange d’une administration autonome exercée par des Princes régnants ; elle n’a jamais été une province de l’empire ottoman ; pas de troupes turques sur son territoire, pas de mosquées, aucune contrainte religieuse
    -Chahutée, comme tous les pays de la région entre les grands empires environnants, elle a gardé son âme et sa structure culturelle roumaine
    -Au début du 17e siècle, une union éphémère fédère les trois terres où les populations roumaines sont majoritaires (Moldavie, Transylvanie, Valachie) sous le sceptre de Michel le Brave
    -En 1812 la Moldavie historique est coupée en deux et la partie orientale est cédée à la Russie par les Turcs suite à une défaite militaire, en dépit des traités précédents. Cette partie prendra le nom de Bessarabie
    -En 1856, après la guerre de Crimée, le sud de la Bessarabie est récupéré par la Moldavie occidentale, qui en 1859 en s’unissant avec la Valachie (la province roumaine entre les Carpates et le Danube), donne les « Principautés Unies », noyau de la future Roumanie moderne. En 1878 la Dobroudja, qui ouvre l’accès à la mer Noire, y est rattachée aussi après l’indépendance conquise au Turcs, vaincus en 1877 en alliance avec la Russie
    -En 1919, la Bessarabie se détache de la Russie et le « Conseil du Pays » vote le retour à la Roumanie. La paix de Versailles / Trianon donne naissance à la Grande Roumanie (Moldavie historique, Transylvanie, Valachie et Dobroudja réunies)
    -La réplique de Staline a été la création d’une « république socialiste soviétique autonome moldave », état fantoche correspondant à peu près à l’actuelle Transnistrie, vu comme tête de pont pour la reconquête de la Bessarabie, voire de toute la Moldavie
    -Les clauses secrètes du pacte germano-soviétique d’août 1939 attribuent la Bessarabie à l’Union Soviétique. En juin 1940 Staline le met en application, par un ultimatum donné à la Roumanie : trois jours pour évacuer l’administration de ce territoire, et ce n’est pas tout : l’ultimatum rajoutait une région non prévue dans les clauses secrètes (La Bucovine du nord). Les Soviétiques sont entrés dès le lendemain et ont occupé encore une zone qui n’était même pas prévue dans l’ultimatum (le pays de Herta). Les frontières imposées aux Roumains étaient tracées avec un crayon épais sur une charte à l’échelle 1:100 000 ; la marge était de ~ 20 km
    -Un régime de terreur a été mis en place et les ethniques roumains ont été déportés brutalement et sauvagement par vagues successives vers l’Asie centrale et la Sibérie ; ceux qui essayaient de passer la frontière vers la Roumanie étaient fauchés à la mitrailleuse lourde. Des milliers de victimes le témoignent dans plusieurs charniers
    -Dans ces conditions, et devant l’incapacité des alliés historiques – la France et l’Angleterre, eux-mêmes attaqués par Hitler – d’honorer les engagements précédents pour la défendre, la Roumanie a été contrainte de s’allier temporairement avec l’Allemagne nazie, qui offrait la protection contre l’Union Soviétique en échange du pétrole local
    -En juin 1941 les troupes allemandes et roumaines attaquent à l’est et la Bessarabie est libérée jusqu’en 1944 quand elle est à nouveau occupée et réannexée par l’Union Soviétique. La persécution de la population roumaine à repris. Globalement, le pourcentage des Roumains est passé de 85% en 1939 à 65% au début des années ’50. En chiffres, ça fait à peu près 1 000 000 de personnes. Le nord et le sud de la Bessarabie ont été attribués à l’Ukraine, lui coupant l’accès à la mer Noire. Le russe est devenu la langue officielle et le moldave, toléré, n’est rien d’autre que du roumain écrit en cyrillique
    -Après la chute de l’Union Soviétique et l’indépendance la Bessarabie est devenue la République de Moldavie. La tendance de rapprochement avec la Roumanie est évidente et légitime, malgré les agissements des Russes. La langue officielle est redevenue le roumain, le drapeau est le même et la monnaye locale porte le même nom qu’en Roumanie. Dans ces circonstances, ce que dit Maia Sandu est parfaitement compréhensible pour ceux qui connaissent le contexte. Ne vous étonnez donc pas qu’une réunion avec la Roumanie soit souhaitable et souhaitée.

    L’histoire, bien lue, bien apprise et bien comprise, est une immense source d’enseignements !

    • Merci, Aristarque, pour cette excellente mise au point, qui complète la mienne. Vivant depuis plus de trente ans en Roumanie et en Moldavie, où j’étudie notamment leur histoire, je crois être en mesure de confirmer la véracité historique de votre commentaire. Le Général Henri-Mathias Berthelot n’aurait pas mieux dit.

  2. Les moldaves parlent roumain. Ils s’entendent bien avec leur voisin.
    La transnistrie parle russe. Un souvenir de Staline ! Difficile d’expliquer cela aux français !

  3. C’est curieux, cette manie de penser que, avant tout, il ne faudrait pas fâcher la Russie. C’est reconnaître un droit de préemption à cet État belliqueux. Ce n’est pas parce que l’ex-URSS s’est arrogé le droit d’annexer nombre de pays par la force sous Staline qu’elle en est légitime. Revoyez votre logiciel, il est dous influence !

  4. Déclarer que si une occasion se présente…c’est déjà verboten. Et il ne faut pas déplaire à la Russie car c’est épineux…Et bien si le président du Belarus déclare pareillement, Poutine va se dire qu’il aurait du se taire car il va fâcher l’UE ? La Moldavie a été arrachée à la Roumaine en 1944 -45, les habitants parlent roumain, ils ne font pas partie de la Russie ni de la CEI, il y a le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est l’ONU qui le dit, Chisinau n’est pas Kaliningrad, et les russifiés de Transnistrie peuvent bien vivre en Roumanie, sinon c’est l’Ukraine, à eux de voir, car c’est un territoire bizarre géographiquement.Les Allemands qui se sont retrouvés en Belgique en 1945 sont toujours en Belgique, ils ont même leur parlement et parlent allemand sur leurs terres situées dans l’est de la province de Liège et ne sont pas plus de 100000 ressortissants et l’allemand est la langue officielle. Ils se portent bien, font leurs courses et affaires à Aachen ( Aix-la Chapelle, ndlr.) Ils se considèrent même comme les plus Belges des Belges ! Ce ne serait pas possible en Transnistrie ?

  5. Ainsi donc, la Présidente de la Moldavie est bi-nationale : Moldave et Roumaine.
    Voilà qui risque de donner des idées à LFI : pourquoi pas, pour remplacer Macron, un·e président·e binational·e ???

  6. Comment donner foi à cet article alors que, dès le premier paragraphe, vous nous proposez une version de l’Histoire toute personnelle ?
    Pour rappel : la Bucovine du Nord, la Moldavie ainsi que l’ensemble de la Bessarabie, Bugeac comprise, ont été ANNEXÉES par Staline à partir du 28 juin 1940, dans le cadre du pacte Molotov-Ribbentrop. Antonescu n’a fait que récupérer — provisoirement — ces territoires roumanophones, cofondateurs de la Roumanie dès le XVIᵉ siècle sous le règne de Michel le Brave (Mihai Viteazul).
    D’autre part, il convient de souligner la pratique stalinienne consistant à substituer les populations autochtones par des colons russes. Ce fut notamment le cas en Transnistrie et dans le Donbass, où les populations non clairement ralliées au bolchevisme, fissent-elles russophones, furent massacrée ou déportées en masse vers le Goulag. Vladimir Poutine a désormais beau jeu de justifier ses agressions par la prétendue défense de Russes « persécutés ».
    En revanche, bien que sa démarche visait à accélérer le processus d’adhésion à l’Union européenne, Maia Sandu n’aurait pas dû évoquer aujourd’hui la vieille idée de la réunification Roumanie-Moldavie. Compte tenu du contexte actuel, j’en conviens volontiers, cette référence était pour le moins maladroite.

    • merci – effectivement, nous risquons d’émettre des avis non éclairés
      laisson apprécier les « choses » par ceux qui connaissent l’histoire des ces pays ou sinon, penchons-nous d’abord sur cette histoire pour émettre une appréciation

  7. Une fois de plus, tout est fait pour que l’OTAN puisse installer ses troupes le plus près des frontières russes. C’est gros comme le nez au milieu de la figure. Un point commun à toutes ces histoires de conquêtes de territoires, y compris le Groenland…

  8. Avant de faire un cours, il faut lire les cartes. En 1859, la Moldavie occidentale et la Valaquie forment la totalité de la Roumanie, et elles parlent le hunnique turc, pas la langue factice inventée depuis. La Moldavie orientale n’est pas la Transnitrie, mais la totalité de la Moldavie actuelle.

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