[POINT DE VUE] Lionel Jospin (1937-2026), précurseur de l’en-même-temps

Itinéraire d’un homme pris entre contradictions idéologiques et exercice du pouvoir, jusqu'à sa chute brutale en 2002.
@Wikimedia commons
@Wikimedia commons

Ainsi donc, Lionel Jospin est mort à 88 ans. On s’était habitué à son existence spectrale, quelque part dans un coin de notre inconscient politique, comme un souvenir des années 90. « Rigide qui évolue, austère qui se marre, protestant athée », disait-il de lui-même, avec une appréciable autodérision dont il ne se départit jamais : de fait, Lionel Jospin incarna les contradictions de la gauche et fut à l’origine de sa situation actuelle, pour le meilleur et pour le pire.

Bourgeois bolchevique

Né dans une famille militante (de gauche, naturellement), Lionel Jospin fut pourtant scout (sous le nom de totem « Langue agile »), lycéen à Janson-de-Sailly, fit l’ENA, son service comme officier de cavalerie, devint diplomate, se maria à une philosophe détestée par les gauchistes, eut notamment une fille élue à l’Académie des beaux-arts, un fils compositeur, siégea au Conseil constitutionnel et, après une carrière de notable, s’acheta une maison aux Portes-en-Ré, l’extrême pointe chic d’une île déjà très bourgeoise. Avec tout ça, il aurait mérité d’être un salaud de droite. Mais « en même temps », il devint trotskiste en 1965, au sein de l’austère Organisation communiste internationale (OCI), branche fanatique du lambertisme (tout un programme), avec son lot sectaire de pseudonymes (le sien sera « Michel »), rendez-vous clandestins, exclusions, chapelles et contre-chapelles. À sa liste d’oxymores le concernant, Jospin aurait très bien pu ajouter « bourgeois bolchevique ».

Au mitan d’une carrière brillante au Quai d’Orsay, et après être devenu professeur d’université, le trotskiste rejoint les socialistes en 1971 pour faire de l’entrisme sur ordre de l’OCI. Après le congrès d’Épinay, il s’inscrit dans les pas de François Mitterrand, qui fera de lui, en 1981, le Premier secrétaire du PS. Il n’aura pas la poigne nécessaire pour tempérer les emportements stupides du congrès des « furieux de Valence » (comme chante Jean-Pax Méfret), dont Paul Quilès, qui affirme que « des têtes doivent tomber ». Ensuite, il sera ministre de l’Éducation nationale et le grand rival de Fabius au sein du PS, puis, grâce à un indéniable talent oratoire et à un paradoxal charisme, il arrivera en tête du premier tour de la présidentielle de 1995. Déjà, la droite la plus bête du monde avait présenté deux candidats : Chirac, le loup aux idées creuses, et Balladur, le travailleur de style Régence. Chacun avait la moitié de la solution entre les mains, Chirac l’emporta et on sait ce qu’il en sortit : rien du tout.

Réformes sociétales

Jospin, lui, continua de croire en son étoile. Premier ministre de Chirac, il ripolina le cynisme des gamellards de gauche sous l’appellation de « gauche plurielle », que l’on n’appelait pas encore NUPES, NFP ou « fusion technique ». Entre autres désastres, c’est à son gouvernement que l’on doit les 35 heures ou la CMU. Il fit aussi adopter le PACS, ouvrant la voie au mariage pour tous et offrant à la droite réac l’occasion d’ajouter un énième tee-shirt (orange, celui-ci) au placard de ses nombreuses défaites sociétales.

Évidemment, l’Histoire retiendra surtout sa retentissante défaite, au premier tour de la présidentielle de 2002. À l’époque, on pouvait encore faire jouer ce que lui-même appelait le « théâtre antifasciste » : alors, en avant pour la lutte contre la bête immonde, les chansons affolées, les boutonneux qui se prennent pour Jean Moulin ! Du grand spectacle. Chirac, dit « Super Menteur », après s’être fait cracher dessus par les « jeunes » des « quartiers », fut triomphalement réélu. Jospin, lui, était déjà parti pour l’île de Ré, fossoyeur involontaire d’une démocratie parodique à laquelle il n’avait pourtant, sans doute, jamais cessé de croire.

Où est parti Lionel Jospin ? Dans le paradis chrétien de son enfance ? Ou dans un enfer rouge sombre qui lui hurle les noms de tous les innocents que la gauche a assassinés ? On l’ignore, bien sûr. Aussi bien est-il tout simplement en paix, dans une éternelle aurore calme et douce, qui ressemble à celle qui se lève sur la plage, les matins d’été, quand on traverse Les Portes à vélo. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Picture of Arnaud Florac
Arnaud Florac
Chroniqueur à BV

Vos commentaires

88 commentaires

  1. Mais que Macron aille jusqu’à nous imposer un hommage national à M. Jospin, c’est tout de même aller un peu loin dans la recherche d’une popularité que plus rien ne peut justifier. Serait il mort un peu plus tôt, il y a peut être à penser que Macron aurait proposé son nom pour le prochain porte avions !

  2. Le passé , l’ancienne France , le communisme voulait conquérir le monde , le trotskisme infiltrait dans les rouages des démocraties des agents , des taupes déguisées en socialistes , Jospin était un sous-marin lambertiste .
    Le présent , la nouvelle France , l’islam a remplacé le communisme , et les Frères musulmans ont remplacé les trotskistes .

  3. Un même jugement peut être porté sur Jospin et Badinter. Des hommes intelligents et intègres (c’est pas la même chose que l’honnêteté, car intellectuellement ils n’ont pas toujours été honnêtes, loin de là) dont les convictions politiques ont provoqué des catastrophes. Que nous, pauvre peuple de France, payons au prix fort.
    J’avoue rester totalement imperméable aux discours du Panthéon et des Invalides.

  4. Jospin ? Les 35 h qui ont précipité la ruine du pays !
    en 99, l’entrée en guerre contre la Fédération de Yougoslavie , sans mandat des NU et sans même avoir consulté ou prévenu la chambre… ! à oublier dans les sentines de l’histoire !

    • On ne le dira jamais assez. Au moment du vote des 35 heures l’industrie française (notamment l’automobile) était aussi compétitive que l’industrie allemande. Et le pouvoir d’achat des Français était au moins équivalent sinon supérieur à celui des Allemands. J’entends encore ceux qui disaient que les 35H était le plus beau cadeau de la France à l’Allemagne.
      Il faut SUPPLIER nos amis du RN de réfléchir EN PROFONDEUR à ce déficit ABYSSAL de productivité et de compétitivité provoqué par LES réductions (hebdomadaires, annuelles et de carrière) de la durée du travail. Il faut mettre fin à cette Idéologie inculquée dès l’école par un système scolaire vendu à l’idéologie gauchiste.

  5. Hommage « national » pour permettre à macron de blablater.
    C’est oublier que si la France est descendue si bas : c’est bien de la faute aux « gouvernants » et ceux qui les ont élus. Des décennies d’incapables se sont succédés!

  6. La fermeture de Fessenheim pour plaire aux verts c’est lui. Et dans son bilan on peut trouver plein d’autres décisions idéologiques néfastes à long terme. Merci jospin. Qu’il repose en paix quand même. Mais une journée d’hommage national c’est trop.

    • Non, la fermeture de Fessenheim c’est Macron, suite à une promesse de Hollande pour glaner les votes écolos à l’élection présidentielle de 2012.
      Quant à la journée d’hommage national, je pense également que le personnage, et son bilan contestable, ne le mérite pas.

  7. Tout d’abord, condoléances à ses proches et à sa famille. Mais, quand j’apprends que celui qui nous sert de Président annonce que jeudi se tiendra une cérémonie aux Invalides pour rendre hommage à monsieur Jospin, j’avoue ma sidération. Un militaire mort au combat pour la France aurait il moins d’importance qu’un feu Premier ministre qui participa à sa chute?

Laisser un commentaire

Vidéo YouTube

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

La droite n’est pas seulement la plus bête du monde, elle est aussi méprisante

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois