Mario Bava, le monument inconnu du cinéma italien

On réédite, aujourd’hui, Les Démons de la nuit (1977), l’un de ses derniers films.
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Longtemps célébré par un cénacle réduit de cinéphiles, Mario Bava connaît enfin les honneurs d’une réhabilitation tardive. Il était temps, pour cet artiste né le 31 juillet 1914, qui rendit l’âme le 27 avril 1980 et dont on réédite, aujourd’hui, Les Démons de la nuit (1977), l’un de ses derniers films. Nul doute que, nonobstant sa modestie légendaire, il n’aurait pas été peu fier de l’hommage rendu par la Cinémathèque française, en juillet 2019. Fils de sculpteur – son père était spécialisé dans les gisants, qu’il rendait souvent plus beaux que du temps de leur vivant –, sa vocation première fut d’abord la peinture. Mais d’un art à l’autre, il opta finalement pour le septième.

Admiré par Raoul Walsh…

De sa vocation d’artiste, Mario Bava en demeura imprégné, sa carrière durant. Car chez lui, tout est beau ou ne doit pas être. Chaque image est un tableau. Maître des éclairages, il peignait autant qu’il filmait. Raoul Walsh, l’immense cinéaste qu’on sait, ne s’y est pas trompé : « Mario Bava est le maître des pinceaux. » En effet, c’est par la petite porte que notre homme entre sur les plateaux. Bricoleur de génie, éclairagiste hors pair : c’est un facilitateur qui, partout, met de l’huile plutôt que du tracas. Pareillement, il devient maître des trucages qui en mettent plein la vue, et ce, pour pas un rond ; enfin, une lire, pardon. Il est vrai que durant la Seconde Guerre mondiale, il prête ses talents à l’Istituto Luce, institution fasciste lui permettant de tourner des films de propagande, dont l’un lui permet de mettre en scène une bataille, celle de l’île de Malte, inconnue des historiens pour la bonne raison qu’elle n’a jamais existé…

L’ami de Roberto Rossellini et de Federico Fellini…

Contrairement à la France, où la cloison séparant cinéma populaire et officiel (celui de Libération, du Monde et de Télérama) a toujours été plus qu’étanche, nos amis italiens n’ont jamais eu ces pudeurs. La preuve en est que Mario Bava a longtemps travaillé pour Roberto Rossellini, Mario Monicelli, Luigi Comencini ou Federico Fellini. En 1946, il commence à s’affirmer en tournant quelques courts-métrages permettant d’entrevoir que la patte du futur maestro est déjà là. En 1957, il est promu directeur de la photographie des Vampires, de Riccardo Freda, un an avant le chef-d’œuvre de Terence Fisher, Le Cauchemar de Dracula. Si le second reprend à son compte le surnaturel cher à Bram Stoker, auteur du livre éponyme, Riccardo Freda préfère opter pour la piste scientifique, le vampirisme n’étant, à l’en croire, qu’une simple maladie sanguine. Seulement voilà, Freda, caractériel patenté, abandonne vite le tournage et c’est Mario Bava qui l’achève. Il fera de même avec Caltiki, autre film, cette fois inspiré de H.P. Lovecraft, que l’incontrôlable Freda abandonne après seulement quelques jours de tournage.

Et c’est ainsi que Mario Bava devient la coqueluche des producteurs locaux : un problème ? Appelez Bava, c’est la solution. En 1959, c’est ainsi qu’il sauve La Bataille de Marathon, de Jacques Tourneur, metteur en scène français exilé à Hollywood – on lui doit l’exceptionnel Rendez-vous avec la peur (1957) –, mais à l’époque physiquement plus que diminué. Pour le remercier, les producteurs, passés tout près de la ruine, lui offrent carte blanche pour le film de son choix. Ce sera Le Masque du démon, en 1960, adapté de Vij, une nouvelle de Nicolas Gogol. Le résultat, tourné en noir et blanc, est une splendeur.

Faire la nique aux Anglais…

Certes, le cinéma gothique à l’anglaise, celui du mythique studio Hammer, bénéficie alors de tous les honneurs. Mais, en bon continental, Mario Bava estime que l’Italie ne compte pas que pour des prunes ; ou des olives, en l’occurrence, tout en faisant de Barbara Steele, anglaise d’origine, une icône italienne…

L’année suivante, tandis que le péplum règne en maître dans la botte (les aventures d'Hercule et de Maciste rivalisent avec le Ben-Hur américain), Mario Bava signe son premier film en couleurs, Hercule contre les vampires, titre parfaitement idiot dû aux distributeurs français, sachant que l’intitulé original n’est autre que Hercule au centre de la Terre. Là, c’est un festival, L’Enfer de Dante en Technicolor™ qu’un Jean Cocteau a sûrement dû adorer. Sans surprise, le budget est misérable. Mais comme le reconnaîtra plus tard l’Américain Roger Corman, maître de la série B qui lança, entre autres, les carrières de Jack Nicholson, Francis Ford Coppola, James Cameron et Sylvester Stallone, « le génie de Mario Bava et l’héritage qu’il laisse à ceux qui viendront après lui réside dans le fait que, quels que soient les moyens dont on dispose, il est toujours possible d’accomplir un excellent travail. »

Un génie précurseur…

Le reste appartient désormais à la légende, tant ses films à venir auront tous été quasiment précurseurs. En 1963, avec La fille qui en savait trop, il pose les bases du giallo, le polar italien, suivi l’année d’après par Six femmes pour l’assassin, qui en affine les codes : meurtres ritualisés, tueur ganté et vêtu de noir. Bref, toute une esthétique qui influencera Dario Argento, son disciple surdoué, mais également les Américains : Les Yeux de Laura Mars (1978), d’Irvin Kershner, ou le Pulsions (1980), d’un autre Italien, Brian De Palma. Toujours en 1963, Mario Bava signe Les Trois Visages de la peur, mètre étalon du film à sketches que Wes Craven photocopiera plus tard ouvertement dans sa saga des Scream.

Toujours précurseur, il met en scène, en 1965, Terreur dans l’espace, plus connu en nos contrées sous le titre inepte de La Planète des vampires où, s'il y a bel et bien « planète », les « vampires » sont absents. Là, avec deux rochers en plâtre et trois machines fumigènes, il parvient à recréer une planète lointaine et à développer une esthétique dont Ridley Scott avouera tardivement s’être inspiré pour son Alien (1979).

1968 est l’année de Danger : Diabolik !, adapté d’une bande dessinée dont le modèle n’est autre que notre Fantomas français. Pour une fois, le producteur Dino De Laurentiis lui alloue un budget plus que coquet. Le film est sublime, à la fois populiste et anarchiste, notre sombre héros s’acharnant à dynamiter les immeubles du ministère des Finances afin de mieux soulager le contribuable ! La sortie annoncée de cette pépite en DVD devrait être un des événements cinématographiques de la rentrée. Roman Coppola, fils du réalisateur du Parrain, y rendra d’ailleurs un hommage appuyé avec CQ (2001), célébrant les grandes heures du cinéma populaire transalpin, avec notre cher Gérard Depardieu national en metteur en scène torturé, façon Nouvelle Vague. Un régal.

L’inventeur de l’inspecteur Columbo ?

En 1970, avec Une hache pour la lune de miel, Mario Bava fait encore figure de novateur. Résumons. Un meurtre commis dans le monde de la haute couture, un criminel dont on connaît l’identité dès les premières minutes. Un flic bas de gamme, vêtu d’un imperméable beige crasseux qui le fait mariner au court-bouillon, tout en jouant sur sa supériorité de classe. Ne cherchez pas ! C’est Columbo avant l’heure.

Un an plus tard, Mario Bava innove encore avec La Baie sanglante, sorte de film testamentaire à l’occasion duquel il enterre le giallo à l’ancienne pour annoncer un nouveau genre : le « slasher ». Soit ces innombrables films que les Américains produiront bientôt par wagons entiers, les Halloween, les Vendredi 13 et autres Griffes de la nuit. Et tout cela fut accompli dans la plus parfaites des modesties comme, parfois, les génies n’ayant pas toujours conscience de l’être. De plus, l’homme était la gentillesse incarnée, tel qu’en témoigne son fils, Lamberto Bava, lui aussi cinéaste (Lamberto Bava, conteur-né, Carlotta), qui rappelle à quel point tous les techniciens et les petites mains l’adoraient. La preuve en est par l’un de ses derniers films, Lisa et le Diable (1973), charcuté par les producteurs, remonté dans son dos, agrémenté de scènes flirtant avec la pornographie, tournées en son absence, pour être finalement rebaptisé La Maison de l’exorcisme. Lors de ce tournage plus que mouvementé, alors qu’il n’y avait plus un fifrelin dans les caisses, toute l’équipe technique aurait accepté d’achever le tournage à l’œil et seulement payé sur la banque du rire.

C’était ça aussi, la magie Mario Bava. Et là, il ne s’agissait pas d’un simple trucage.

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

7 commentaires

  1. C’est drôle, les coïncidences, parce que j’ai pensé à Mario Bava juste avant la sortie de votre article ! J’ai vu, il y a plus de 40 ans au Grand Rex à Paris, Le masque du démon, Vendredi 13, etc… c’était époustouflant. C’est bien de rendre hommage aux artiste de talent, qui plus est, méconnus !

  2. Je ne suis pas très cinéphile mais vous m’avez fait connaitre un cinéaste aux multiples facettes et compétences , qui, visiblement, à été par contre très connu par de grands réalisateurs qui n’ont pas hésité à s' »inspirer  » de ses films pour en faire des copies mais avec des moyens techniques et financiers bien plus conséquents . ils peuvent le remercier .

  3. Merci Nicolas pour ce bel article-portrait !
    Vous m’avez donné l’appétit boulimique de vouloir regarder tous les films de Mario Bava.

  4. Merci pour vos infos concernant M Bava ; un style , une époque , un talent qui méritent d ‘ être reconnus ; vu « La fille qui en savait trop  » que j ‘ avais bien aimé .

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