[LIVRES DE NOS MAISONS] Caroline n’est plus Chérie…
Dans les bibliothèques de nos maisons de famille traînent des livres délaissés. Leurs auteurs furent célèbres, peut-être… Leur gloire a passé. Cet été, BV vous propose de découvrir quelques-uns de ces écrivains ou de ces livres.
Caroline n’est plus Chérie. Depuis longtemps. De sa gloire passée ne restent que quelques vieux livres de poche cornés chez votre grand-mère. Tous les ans, à la télé, une chaîne s’y colle : Sissi en hiver, Angélique en été. En revanche, point de Caroline, ou très rarement. Elle ne fait plus vibrer le cœur des Français. Et pourtant.
Caroline Chérie a été édité en 1947, quand le premier volet d’Angélique, Marquise des Anges n’est sorti qu’en 1956. L’adaptation cinématographique du roman de Cécil Saint-Laurent avec, bien sûr, Martine Carol dans le rôle principal (et des dialogues de Jean Anouilh en personne !), a été faite en 1951 quand celle d’Angélique, avec Michèle Mercier, date de 1964.
Plus fine qu'Angélique
Martine ou Michèle, Caroline ou Angélique, les ressorts sont sensiblement les mêmes : Une donzelle ravissante, dotée, de par son origine et son éducation, d’une vertu théoriquement inébranlable, mais que les aléas malheureux de l’Histoire de France - pour l’une, 1789, pour l’autre le siècle de Louis XIV - forcent (bien malgré elles, on s’en doute…) à user régulièrement de leur charme naturel pour se tirer des mauvais pas et à transiger quelque peu (même beaucoup) sur leurs principes. Le résultat peut s’avérer parfois légèrement sulfureux, voire même scabreux. (Exciper d’une grossesse et la seule échappatoire, pour une jeune femme de sa condition, à la guillotine, Caroline de Bièvre entreprend résolument de sauver sa tête…)
À ce sujet — [LIVRES DE NOS MAISONS] Le Petit Canard, de J. Laurent : le jeu tragique de l’amour et du hasard
Mais la ressemblance entre Caroline et Angélique s’arrête là. Caroline est altière, provocante, égoïste, affreusement opportuniste, mais elle traverse les épreuves avec une hauteur teintée d’humour tout à fait charmante, quand Angélique n’est, disons-le, qu’une tourte battant des faux cils. Toutes deux font montre d’une candeur un peu niaise… une feinte pour la première, un fait pour la seconde.
Scarlett française
La seule comparaison qui tienne, pour Caroline Chérie, c’est Scarlett O’Hara. Caroline Chérie est une Scarlett O’Hara française. À quelques différences près : le vent qui emporte le monde de Caroline est la Révolution et non la guerre de Sécession. Ce vieux monde condamné, bien que sans illusion à son sujet, elles l’aimaient, il les avait façonnées. Et auprès du lecteur, elles en incarnaient le charme suranné, même si elles-mêmes le bousculaient. Mais le roman français est bien plus leste, la bienséance outre-Atlantique n’autorisait pas, à l’époque, des contenus aussi lascifs.
Et Margaret Mitchell est une femme quand Cécil Saint-Laurent, quoique puisse laisser supposer son prénom, est un homme. Jacques Laurent se cache derrière ce pseudonyme qui fit sa fortune, lui permettant d’écrire plus sérieusement, jusqu’à emporter le prix Goncourt en 1971 (pour son livre Les Bêtises) et, enfin, devenir l’académicien. Cécil Saint-Laurent est en somme à Jacques Laurent (lire l'article de Philippe Kerlouan) ce que Esther Gobseck, dite « La Torpille », est à Lucien de Rubempré : une cocotte dont il a un peu honte mais qui lui a servi de marchepied. Et qu'il va faire souffrir… Les options très droitières de Jacques Laurent ne sont pas pour rien dans l'oubli de Cécil Saint-Laurent. On peut même supposer que Jacques Laurent s'est parfois moqué de Cécil Saint-Laurent, lui prêtant une plume enflammée que n'aurait pas reniée Barbara Cartland, frisant le ridicule : « Chaque fusée [du feu d'artifice] illuminait le visage du jeune homme, allumant avec éclat ses prunelles d'un vert pâle, où le regard de Caroline, protégé par les longs cils cambrés de ses paupières, ne cessait de revenir avec une sorte de soif » (sic).
Pas très saint, Laurent....
C’est son ancien comparse du lycée Condorcet et éditeur Charles Frémanger qui aurait soufflé à Jacques ce pseudonyme : « Cécil », on l'explique aisément par l’inspiration anglo-saxonne très en vogue alors et par un désir d'ambiguïté quant au sexe de l’auteur, une femme étant supposée plus romantique et fleur bleue. Le nom lui-même, en revanche, laisse perplexe, car la production de Cécil Saint-Laurent (dont Caroline Chérie est l’opus le plus célèbre) est plus trempée dans l’eau de rose que l'eau bénite et rime (nettement) moins avec « saint » que libertin. C’est Jacques Laurent qu’on appelle le Hussard, mais c’est chez Cécil Saint-Laurent que l’expression « à la hussarde », s'agissant des relations amoureuses, prend tout son sens.
Pourtant, l’écrivain Cécil Saint-Laurent et Jacques Laurent sont bien les deux faces d’une même pièce. On qualifiait volontiers le deuxième d’anti-Sartre, notamment depuis son pamphlet Paul et Jean-Paul (1951), mais c’est Caroline de Bièvre qui est l’anti-Simone de Beauvoir : contre la sévérité, la componction, le ton sentencieux… la légèreté, le panache, la féminité et la sensualité. Tout cela n'est-il pas foncièrement de droite ?
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10 commentaires
Merci pour ces rappels d’oeuvres oubliées er inconnues de nos ados.Nous parlerez vous d’Hervé Bazin et de Folcoche ?
Une belle et grande actrice est partie, condoléance à toute sa famille
Je ne suis pas d’accord avec vous concernant les Angélique. L’adaptation cinéma avec Michèle Mercier est assez consternant et est très différente des romans. Dans ceux ci Angélique est une femme de tête, intelligente et combative. Une mère qui se bas pour ses enfants. De plus la période du règne de Louis XIV est très bien documentée. J’ai découvert ces romans à l’adolescence, ils m’ont incite à lire beaucoup sur cette période et les personnages historiques qu’on y croise. Je les relis en moyenne tous les 10 ans.
idem – mais c’est l’histoire de la comtesse de charny ma préférée
Oui de bons livres agréables à lire
Non, vraiment non, pour Jacques Laurent que j’ai relu il y a quelques temps, mais il ne tient pas la route. Si abominables qu’ils soient, Sartre et Beauvoir méritent mieux que d’être leur pendant, ce ne sont pas des écrivains de saison. De Gaulle ne s’y est pas trompé, il savait lire. Cette chronique des livres « désuets » que nous faisons revivre est une riche idée, c’est aussi une cour des miracles. Ils n’ont pas toujours lieu. J’aimerais présenter mon candidat dans cette catégorie, l’auteur de » La Madone des sleepings », de Maurice Dekobra. Ce roman, qui a cent ans n’a rien perdu de son parfum. Cette madone est autrement plus exaltante que Caroline. Elle tient le rail. Le paysage de son antimarxisme voyait loin. Tout y est, avec ce recul et cette rigolade retenue. Presque du Paul Morand. Et « elle », on l’aime pour de vrai. On a envie de la voir aujourd’hui, transcender le temps.
Lors de la sortie de ces romans j’étais jeune et je passai des nuits entières à lire et relire les exploits de ces plantureuses jeunes femmes, je les admirais et je suis bien certaine qu’en cherchant au fond d’une vieille bibliothèque je vais en retrouver quelques exemplaires…..et pourquoi pas les relire avec plaisir.
Merci, grand merci, madame Cluzel, de « réhabiliter » ce grand auteur, ce grand pamphlétaire (« Mauriac sous de Gaulle »), cet homme de droite, qui honore la Droite, comme Michel Déon a pu le faire, mais, lui, réfugié en Irlande. Il avait critiqué le style littéraire de De Gaulle, presqu’exclusivement « ternaire », et on aime bien ça, en bon français, mais, si l’on n’est pas Chateaubriand, cela devient assez vite lassant… J’ai aimé ses livres, « Les Bêtises », qui fut Prix Goncourt, c’est énorme. Les Caroline, c’est une démonstration « il peut le faire », saluée par Dac et Blanche, en leur temps. Surtout, Laurent est un français rigoureux, plein d’un humour décisif contre ses « méchants ». Il faut lire Jacques Laurent. Il vous parle d’une France qui n’existe pas seulement chez les presqu’octogénaires de ma génération (1946), mais que l’on peut encore transmettre avec une Droite qui ressemble à la gauche radicale du futur Père La Victoire, en 1906-1909, celle du Tigre, le « Premier Flic de France », que même un Barrès pouvait saluer tout en le combattant ! Après Laurent, lire les Carnets de Barrès ! Lire et relire Laurent, qui écrit autrement mieux que Simone ou que son copain Jean-Sol Partre, comme aimait à l’appeler un certain Boris Vian ! Merci encore, madame Cluzel
Sartre et Beauvoir étaient des écrivains soviétiques …
Entendu d’accord. Et pas nets, physiquement et moralement.