[HISTOIRE] Jean Amilcar, l’enfant adopté par Louis XVI et Marie-Antoinette
Le 25 mars 2026, l'ONU a reconnu « la traite et l’esclavage perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques, aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe, contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes » comme « un crime contre l’humanité » et une « abomination ». L'organisme prend donc une série d'initiatives « afin que vive la mémoire de l’esclavage et de la traite ». De là à reprocher à l'Europe son passé, il n'y a qu'un pas qui mérite pourtant une grande prudence. II manque en effet à ce tableau tragique la traite des populations blanches d'Europe pratiquée par les Barbaresques... et quelques nuances.
Car certains destins tranchent sur l'image d'un Ancien Régime entièrement esclavagiste, dominateur et profondément raciste. Sans nier les réalités complexes de ce temps, ils révèlent qu'on plaçait, au sommet du pouvoir du royaume, l’être humain au-dessus des distinctions de couleur ou d’origine. À l’image du chevalier de Saint-Georges, dont le destin illustre cette complexité, celui du jeune Jean Amilcar mérite d’être raconté. Né esclave, il fut affranchi et adopté par Louis XVI et Marie-Antoinette avant d’être presque oublié par la Révolution.
Un enfant offert à la cour
Ce jeune enfant originaire d’Afrique naît vers 1782 au Sénégal. Cependant, alors qu’il n’a que cinq ans, il est acheté par le gouverneur du Sénégal, le chevalier de Boufflers, qui décide de l’envoyer, en 1787, dans le royaume de France pour l’offrir à la reine comme un présent exotique. Cependant, Marie-Antoinette accueille ce geste avec une profonde gêne. Refusant de considérer cet enfant comme un objet, contrairement à sa rivale Madame du Barry avec son propre esclave noir Zamor, la souveraine fait rapidement affranchir l’enfant et décide même de l’adopter afin de lui garantir un avenir. Marie-Antoinette le fait également baptiser à Notre-Dame de Versailles le 20 août 1787 et lui donne le nom de Jean Amilcar, du nom de son parrain, Jean Müller ayant pour profession, selon l’acte de baptême, de « garçon des garçons de la Chambre de la Reine ».

Archive des Yvelines - acte de baptême de Jean Amilcar
Grâce à ses protecteurs royaux, Jean reçoit alors une éducation et est placé dans un pensionnat à Saint-Cloud. Ce choix n’est pas anodin : il traduit une volonté claire d’intégration et d’élévation sociale de la part de la Couronne, loin d’une logique de domination raciale. Dans une société encore marquée par l’esclavage colonial, un tel geste venant du sommet de l’État revêt une forte portée symbolique.
Une protection royale interrompue par la Révolution
Cependant, la Révolution française bouleverse la vie de Jean Amilcar. La monarchie est renversée, le roi est exécuté le 21 janvier 1793, suivi de la reine le 16 octobre 1793. Avec la disparition de ses protecteurs, l’enfant perd tout soutien, notamment financier. Les 400 livres de pension qui lui étaient attribuées cessent brutalement d’être versées et Jean se retrouve livré à lui-même. L'un de ses professeurs, Quentin Beldon, tente alors de lui venir en aide, l’accueille chez lui et implore la Convention d’apporter son aide à cet enfant, cet ancien esclave devenu pupille officieux de la monarchie et dont la charge revient symboliquement maintenant à la Révolution. Ces démarches resteront sans réponse dans une France plongée dans la Terreur, faisant alors de Jean un enfant oublié.
Ce n’est qu’en 1795, avec l’instauration du Directoire, que la situation s’améliore légèrement. Une pension lui est enfin accordée par l'administration du département de Seine-et-Oise, lui permettant d’envisager un avenir. Le 2 mars 1796, il intègre ainsi l’école nationale de Liancourt, future École nationale supérieure d'arts et métiers, où il perfectionne ses talents en dessin. Cependant, le destin s’acharne. Atteint d’un mal inconnu, Jean Amilcar meurt quelques semaines plus tard, le 18 mai 1796, à l’hospice de l’Unité, situé rue des Pères à Paris et aujourd’hui disparu.
Un témoignage nuancé sur l’Ancien Régime
Le destin de Jean Amilcar invite à reconsidérer certaines idées reçues. Sans nier l’existence de l’esclavage dans les colonies, il montre que des figures majeures de l’État pouvaient manifester une réelle attention à la dignité humaine, indépendamment de la couleur de peau. L’affranchissement de l’enfant, son éducation et la volonté de lui assurer un avenir témoignent d’une sensibilité qui dépasse les schémas simplistes.
Cette réalité historique contraste avec certaines lectures contemporaines qui présentent la France comme intrinsèquement et éternellement esclavagiste ou colonialiste. La France abolit une première fois l’esclavage en 1794, sous la Convention, avant son rétablissement en 1802 par Napoléon Bonaparte, puis son abolition définitive en 1848 sous l’impulsion de Victor Schœlcher. À titre de comparaison, l’abolition de l’esclavage dans le monde arabe intervient bien plus tardivement, souvent au cours du XIXe siècle et même du XXe siècle, comme en Arabie saoudite en 1962 ou en Mauritanie en 1980. Dans certains cas, cette abolition est liée à des pressions diplomatiques et à des interventions européennes, notamment françaises. Ces éléments rappellent que la France ne peut être réduite à une caricature historique. Elle fut aussi, à certaines périodes, un acteur majeur de l’abolition et de la diffusion d’idées humanistes. Le parcours de Jean Amilcar en est une illustration poignante. Il incarne à la fois les contradictions de son époque et la preuve que, même au cœur de l’Ancien Régime, une certaine idée de l’humanité, telle que nous la concevons aujourd’hui, existait.
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