Hezbollah : les Israéliens « ont l’intention de régler le problème une fois pour toutes »
Alors que le Moyen-Orient s'embrase après l'attaque israélo-américaine lancée contre l'Iran, et que de nombreux militaires français sont déployés dans cette région du monde (Irak, Jordanie, Émirats arabes unis, Djibouti, Liban, sans parler des près de 4.000 marins du groupe aéronaval autour du porte-avions Charles-de-Gaulle), BV voulait faire un « focus » sur le Liban où des militaires français sont engagés sous le béret bleu des Nations unies. Pour cela, nous avons interrogé le général (2S) Philippe Sidos, qui a tenu le poste clef de chef du bureau de liaison de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) de 2016 à 2018.
Docteur en histoire et diplômé de l’INALCO [Institut national des langues et civilisations orientales, NDLR], auteur d'un ouvrage sur Les Guerres d'Afghanistan (Perrin, 2025), Philippe Sidos a servi comme attaché de défense en Russie, au Tadjikistan et au Kazakhstan, et a effectué de nombreux séjours opérationnels dans les Balkans, au Caucase, en Afghanistan, en République démocratique du Congo, en République centrafricaine ou encore au Liban.
Georges Michel. Une question revient souvent sur la table : la FINUL sert-elle à quelque chose, notamment depuis que le conflit avec l'Iran impacte directement le Liban ?
Général Philippe Sidos. Le rôle de la FINUL, créée en 1978, a souvent été critiqué mais, surtout, mal évalué. Entre une force de coercition, comme ce fut le cas en Corée, et les souvenirs humiliants de Sarajevo en 1995, quand des Casques bleus furent désarmés et capturés, la FINUL que j’ai connue au Sud-Liban et qui se maintient toujours inscrit bien plus son action comme une force de présence organisée, impartiale, stabilisatrice et protectrice.
Après le départ des troupes israéliennes en 2000, la mission de la FINUL était d'aider le gouvernement de Beyrouth à restaurer son autorité dans la zone frontalière. Elle entame alors le marquage de la fameuse « Blue Line » (Ligne bleue), une délimitation qui fait office de frontière provisoire entre les deux pays. Après la guerre de 2006, la FINUL est renforcée, passant de deux mille militaires à plus de dix mille, sous commandement européen. La FINUL doit très classiquement rendre compte au Conseil de sécurité des Nations unies des violations de la cessation des hostilités et de toute activité militaire, mais aussi accompagner le redéploiement de l’armée libanaise sur le terrain. Elle sert aussi d’outil incontournable pour désamorcer les tensions en établissant un dialogue permanent entre militaires libanais et israéliens à travers lequel les deux protagonistes trouvent un intérêt.
Depuis 2006, la FINUL a maintenu tant bien que mal une situation stable au Sud-Liban, parsemée dans cette période de nombreux incidents parfois très graves mais qui ne dégénérèrent jamais en escalade incontrôlable. La FINUL a soutenu les efforts du gouvernement libanais pour étendre son autorité, en particulier par son implication directe à la formation et à l’implantation des Forces armées libanaises (FAL) au Sud-Liban. Un dialogue constant entre les parties s’est maintenu, en particulier sous la forme de réunions tripartites formelles et solennelles réunies environ toutes les six semaines, où les représentants des armées libanaises et israéliennes se rencontraient face à face sous l’égide de la FINUL pour présenter tous les sujets de tension. Le rôle humanitaire de la FINUL, qui s’établit d’ailleurs quelque part en concurrent du Hezbollah, a largement contribué à rassurer la population prise en étau dans ce conflit. Le Hezbollah, qui pour l’ONU n’existe pas officiellement, reste l’obstacle de la FINUL qui marque sa présence constante et visible grâce à d’incessantes patrouilles. Le Hezbollah y fait alors constamment obstacle sous une forme déguisée, mais la FINUL reste, dans cette période de fortes tensions, un facteur majeur de stabilisation et de paix dans la « France du Levant ». C’est d’ailleurs ce que rappelle le Président Macron, le 20 mars, quand il souligne « le rôle clé de stabilisation joué par la FINUL au sud du Liban ». C’est une arme diplomatique et militaire qui reste à la France et dont elle doit absolument jouer en s’adaptant, sous un nouveau mandat de l’ONU, à l’échéance du retrait de la FINUL prévu par le Conseil de sécurité à partir du 31 décembre 2026.
G. M. Quelle place tiennent les soldats français au sein de la FINUL ? Pensez-vous qu'ils soient en danger comme peuvent l'être les autres soldats français présents dans la région (on pense à l'adjudant-chef Frion tué et les six autres militaires français blessés en Irak, la semaine dernière) ? Et si c'est le cas, ont-ils les moyens de se défendre ?
Gal P.S. Le contingent français, dont l’effectif s’élève aujourd’hui à un peu plus de 630 militaire, arme trois éléments clés de la FINUL, ce qui lui permet d’agir avec une grande visibilité et une forte influence sur la conduite de la mission. Il s’agit du poste de chef d’état-major tenu par un général de division, de la Force Commander Reserve (FCR) qui est un bataillon d’intervention (qui intègre, d’ailleurs, une compagnie finlandaise) à la disposition directe du général commandant la FINUL et qui agit sur toute la zone au sud du Litani et, enfin, du poste de chef du Bureau de liaison tenu par un colonel français. Ces trois postes majeurs sont d’ailleurs bien pris en compte par le Hezbollah et les Israel Defense Forces (IDF), forces de défense israéliennes.
Parmi ces trois éléments, le poste de Chief Liaison Officer, ou Chef du Bureau de liaison (CLO), est confié à un colonel français depuis sa création. C’est une mission visible s’il en est et d’ailleurs considérée tant par le Hezbollah que par les Israéliens comme la mission la plus sensible et la plus dangereuse de la FINUL. Ce n’est pas qu’un canal diplomatique ou administratif. C’est un outil d’intervention et de dialogue constant entre les parties. Il dispose d’une vingtaine d’officiers supérieurs de tous pays qui sont déployés des deux côtés de la Blue Line. Avant le conflit de 2024 et bien évidemment celui de 2026 qui se prolonge, leur mission était d’intervenir en cas d’incidents sur la Blue Line entre des éléments provocateurs (donc le Hezbollah) et les unités israéliennes pour désamorcer les tensions et intervenir par le dialogue et l’interposition entre les protagonistes.
Depuis le retour des Israéliens sur le territoire libanais et des combats qui s’ensuivent, à titre d’exemple, rien qu’entre le 23 septembre et le 31 octobre 2025, la « Liaison Branch » a conduit 1.800 activités liées à la protection des civils libanais. La « Liaison » reste au centre de la communication et de l’information entre les parties et le niveau de leurs attentes se révèle toujours très élevé. L’importance de la communication, en particulier avec les Israéliens, s’est d’ailleurs accrue pour « déconflicter » les mouvements de la FINUL, et en particulier les actions d’évacuation et de protection de la population. Il s’agit, en fait, que ces actions ne soient pas vues comme des mouvements hostiles ou mal interprétées. L’action de la « Liaison Branch » s’est ainsi étendue au-delà de la Blue Line sur tout le territoire sous mandat de la FINUL.
L’information et la communication se révèlent donc, encore bien plus qu’auparavant, les meilleurs outils de protection des militaires français tout comme pour les autres bataillons de la FINUL qui conduisent des actions humanitaires d’évacuation et de soutien aux populations civiles. C’est aussi dans ce cadre que se poursuivent des actions de nettoyage des anciens champs de mines mais aussi de neutralisation des munitions non explosées issues des dernières opérations. Les activités de la FINUL se sont donc adaptées à la situation et elles renforcent l’image d’assistance et de protection de la FINUL. Même si le Premier ministre israélien a déclaré que la FINUL servait de bouclier au Hezbollah, les officiers israéliens ont compris les limites d’emploi de la FINUL et ne mésestiment pas son action quand elle sait s’affirmer.
Ils y trouvent en particulier un intérêt pour éviter des tirs inutiles et, ainsi, être accusés de commettre des bavures ou dommages collatéraux contre la population civile, ce qui nuit à leur image qu’ils tentent toujours de maintenir sous un jour positif.
Quant à l’armement des unités françaises, il est totalement défensif. Elles ne disposent pas de blindés de combat, mais il y a sur place une belle position dominante tenue par des artilleurs français disposant de missiles antiaériens Mistral avec les radars associés.
G. M. On pensait, il y a encore un an ou deux, que le Hezbollah était très affaibli, qu'Israël en avait presque fini avec lui. Il semblerait qu'il n'en soit rien. Jusqu'où, selon vous, Israël est prêt à aller pour mettre fin à la menace qu'il représente pour sa propre existence ? Israël peut-il y arriver seul ?
Gal P.S. La résolution 1701 de 2006 ne donnait pas directement pour mission à la FINUL de désarmer le Hezbollah, ce qui devrait surtout découler de l’esprit des accords de Taëf de 1989. Depuis 2006, le Hezbollah avait adopté face aux Israéliens un profil relativement bas, d’autant plus que nombre de ses combattants furent engagés en Syrie en soutien du pouvoir de Bachar el-Assad où ils subirent des pertes sérieuses. Il avait effectué quelques démonstrations de force, soit par des manifestations, d’ailleurs bien encadrées, face aux Israéliens sur la Blue Line, mais aussi par quelques rassemblements en armes dans la zone de la FINUL, conduits à des fins de propagande. De nombreux actes de présence et des mouvements sans armes se faisaient le long de la Blue line pour aller provoquer les soldats israéliens et chercher l’incident. Le Hezbollah le faisait d’ailleurs parfois en lien visible avec des soldats libanais.
Les patrouilles de la FINUL qui s’aventuraient dans des secteurs sensibles se voyaient au minimum interdire l’accès sous prétexte d’interdiction de passage sur des propriétés privées, restreignant de facto la liberté de mouvement de la FINUL qui est, justement, une obligation contenue dans la résolution 1701. Il y eut ainsi une véritable tension sous prétexte de « propriétés privées » qui se multipliaient, en particulier le long de la Blue Line, pour empêcher la FINUL d’y avoir accès. Au pire, les patrouilles de la FINUL étaient directement attaquées avec, parfois, l’emploi d’armes si elles s’approchaient de zones sensibles où l’on pouvait supposer que se trouvaient des caches d’armes du Hezbollah. L’affrontement direct avec le Hezbollah n’était pas du niveau de la FINUL. Il est d’ailleurs facile de comprendre que si, déjà, les IDF qui emploient les moyens lourds d’une armée très performante sans parvenir depuis des années à éradiquer cette « armée secrète », ce n’est pas une force de maintien de la paix légèrement équipée qui pourrait le faire.
L’intimidation contre la FINUL se poursuit comme en mars 2026 où la FINUL a ainsi riposté à des tirs de « groupes armés non étatiques », une appellation qui permet d’éviter de nommer le Hezbollah.
En fait, seuls les Israéliens savaient vraiment où se trouvaient ces sites du Hezbollah, et quand il intervient en soutien au Hamas après le 7 octobre 2023 en effectuant des tirs contre Israël, il s’expose à une riposte directe. Le volume est très difficile à connaître pour la FINUL, qui ne conduit d’ailleurs pas d’activités de renseignement. Par contre, les sources d’approvisionnement qui venaient de Syrie se sont réduites, voire taries, et le passage à partir de l’Iran est restreint, en particulier avec les dernières interventions de 2026. Par ailleurs, il y eut dans le passé des approvisionnements par bateaux, ce que la composante navale de la FINUL avait pour mission d’intercepter.
Quant à l’attitude israélienne, au niveau doctrinal, le commandement israélien a souvent répété que sa réponse serait disproportionnée par rapport à l’attaque subie. Dans la poursuite de l’opération de très grande ampleur conduite à Gaza, les IDF, qui font désormais effort au nord avec cinq divisions en ligne, ont effectivement l’intention de régler le problème une fois pour toutes. La différence avec l’opération improvisée de 2006 montre que le « Commandement Nord » israélien conduit aujourd’hui ses opérations avec méthode, donc assurant mieux ses positions et sans doute en prenant moins de risques tactiques.
G. M. Peut-on évaluer le poids du soutien dont bénéficie le Hezbollah au sein de la population libanaise, des forces armées ou des autres institutions du pays ?
Gal P.S. Le Hezbollah a perdu le soutien du gouvernement libanais, avec l’interdiction de ses activités militaires et l’obligation de remettre ses armes, officiellement imposée le 2 mars 2026 par Beyrouth. Jusqu’à présent, nombre de Libanais considéraient ce parti armé comme le mouvement d’une résistance qu’ils ne pouvaient assumer contre Israël, à qui est reproché l’occupation des fermes de Chebaa - un morceau du territoire libanais.
Le soutien d’une partie de la population chiite reste à déterminer, mais nombre de témoignages démontrent que la population est lasse des représailles israéliennes et de la répétition des conflits. Par ailleurs, les Forces armées libanaises (FAL) ne peuvent pas envisager d’intervenir, comme l’a indiqué leur général, sous peine évidente de relancer la guerre civile, même si cela correspond à une demande d’engagement que répètent les Israéliens depuis 2006.
Les IDF se trouvent donc seules mais fermement déterminées à soumettre les forces du Hezbollah. De plus, à la suite de l’attaque majeure du 7 octobre 2023, l’opinion israélienne a mesuré les risques que la population civile peut subir. Elle appuie donc une intervention qui peut se révéler longue au Liban, et cela, à la différence des opérations précédentes que tous voulaient courtes et qui le furent d’ailleurs, comme en 1996 et en 2006. Il est désormais envisagé d’établir de nouveau une zone de sécurité au Sud-Liban, même si l’occupation au sud du Litani, de 1982 à 2000, avait provoqué une usure et une lassitude chez les Israéliens. Le retrait du Sud-Liban des IDF n’avait pas été accompagné, en 2000, par la prise en charge de cette zone tampon par l’Armée du Liban Sud (ALS), qui était jusque-là l’alliée des Israéliens. La grande différence, c’est qu’il n’existe absolument plus de mouvement armé ou organisé au Liban capable d’intervenir contre le Hezbollah. Seule l’armée libanaise pourrait assumer ce rôle, mais elle a besoin d’être très sérieusement appuyée et conseillée directement. C’est un effort long, nouveau et difficile, mais ce n’est pas ce qu’elle acceptait de faire jusque-là. Au Sud-Liban, elle se contentait de faire tampon entre la FINUL et le Hezbollah, voire de mettre de nombreux freins à l’action de la FINUL sous prétexte de la protéger de ses excès de zèle. Les FAL se considéraient même de fait comme une armée en opposition à Israël et les officiers libanais voulaient voir la FINUL comme un appui de leur affrontement larvé contre les IDF.
G. M. Vous qui avez longtemps servi sous l'égide de l'ONU, lorsque vous voyez la tournure prise par les événements au Moyen-Orient, pensez-vous que le droit international signifie encore quelque chose, aujourd'hui ?
Gal P.S. Faisant référence aux récentes attaques et aux tirs d’intimidation effectués contre la FINUL, l’ONU considère très officiellement que « toute attaque contre ses "soldats de la paix" constitue une grave violation du droit humanitaire international et de la résolution 1701, ce qui peut constituer un crime de guerre ».
Par ailleurs, le Président Macron vient de déclarer que l’intervention israélienne au Liban constituait une violation du droit international, tout comme l’attaque israélienne et américaine contre l’Iran.
De plus, l’existence même du Hezbollah et sa présence comme « groupe armé non étatique », puisque l’ONU ne le nomme pas, constitue également une violation de la résolution 1701.
Il y a donc une tempête et une escalade de violations du droit au Moyen-Orient, ces dernières semaines, et il peut sembler dérisoire de continuer à y faire appel. Cependant, malgré toutes ces atteintes, la référence au droit constitue toujours un point d’ancrage et un argument de négociations pour ramener les parties à la raison.
Il s’avère que dans les pires circonstances, j’ai pu constater que la référence à des principes moraux, des lois humanitaires et internationales qui touchent la conscience, parviennent à ouvrir une brèche dans l’esprit d’un protagoniste et, par suite, à l’amener à une forme de négociations.
Depuis la première résolution du 19 mars 1978 créant la FINUL, la France s’est maintenue avec sa diplomatie et ses soldats au Liban au nom de ses principes souvent puisés dans la très ancienne mémoire de notre Histoire, et cela, malgré tous les orages, les difficultés et les épreuves comme l’engagement de milliers de soldats français l’a prouvé.
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38 commentaires
Parfaitement d’accord avec vous, chère Atikva.
Je déplore néanmoins la faiblesse de l’engagement du gouvernement libanais à l’encontre du Hesbollah abandonnant la sécurité du pays à la charge des seules formations armées israeliennes.. C’est le monde à l’envers !!!!
« Les israéliens veulent régler le problème du Hezbollah une fois pour toutes. » C’est une bonne idée. Que ne l’ont-ils eu pour le hamaSS.
On le comprend mais quelle langue de bois indigeste!
‘Une fois pour toutes’, c’est beaucoup. Si Israël arrive à mettre fin pour une ou deux décennies au terrorisme financé par l’Iran des mollahs qu’elle a subi depuis 40 ans, ce sera déjà beau, car : « Il ne sommeille ni ne dort celui qui garde Israël ». Si, en plus, le Liban, envahi par les terroristes du Hezbollah, peut retrouver définitivement sa liberté, ce sera encore mieux.
Le Hezbollah et autres organisations terroristes islamistes , sont aussi implantées en Occident , venues avec l’immigration.
N’oublions pas les 37 militaires Français, morts en servant la Finul au Liban, et encore moins les 58 parachutistes du Drakkar… Cela fait un lourd tribu payé.